
Le plateau sera-t-il un simple colporteur de l’érudition sensible de Roland Barthes ? Le théâtre donnera-t-il seulement le « plaisir du cours » ?
Nous craignons cela, un temps. En effet, lorsque Vincent Dissez commence par s’adresser à nous comme à des étudiant·e·s, comme à des preneur·euse·s de notes pour une fictive camarade étrangère, le cadre de l’amphi-théâtre paraît encore scolaire. Heureusement, ce très beau texte sur la « préparation du roman » révèle vite sa théâtralité. Il n’est pas une leçon assénée mais un événement balbutiant, une tentative de rupture du critique littéraire qui, endeuillé, dans son « milieu de la vie », à l’heure où l’empire des images « abolirait » la littérature, vise une vita nova. Ainsi, l’action emporte la leçon. Le cours devient une course immobile sur estrade d’amphi, un mouvement vers le mouvement, un « roman » verbal – aventureux, épique – qui préfigure les romans écrits que Barthes rêve de composer. Alors, l’auteur y expérimente les possibilités d’une écriture plus digressive, procédant par hypothèses, par réflexions rudimentaires, qui trouvent leur vitalité dans leur scrupule du concret.
La Préparation du roman gagne alors toutes les fibres du protocole théâtral, le geste de Sylvain Maurice investissant le discours comme méthode métaphysique. Côté méthode, la précision délicate de Vincent Dissez vaut comme structuralisme. Côté métaphysique, l’intériorité de l’immense acteur innerve la leçon inquiète : inquiète de sa vita nova peut-être impossible à trouver, inquiète de l’écriture elle-même, qui ne cesse, comme la photographie, de « désigner ce qui va mourir ». On croit que les écrits restent et que le théâtre meurt. Mais une fois performé sur praticable blanc, royaume de présence au milieu d’un néant, le texte de Barthes révèle cette vanité de l’écrit. Forcés de voir, d’entendre ces signes sans pouvoir y revenir comme dans un livre, c’est là peut-être que nous « lisons » vraiment les mots, dans tout leur déchirement ; et que nous perçons à jour l’écrivain, dans sa quête tragique du concret. Lui qui cherche obstinément le mot juste, celui qui ne peut être remplacé par un autre, en vient à sauver les choses, autrement dit à trahir leur fin. « Plus c’est concret, plus c’est vivant, et plus c’est vivant, plus cela va mourir », écrit Barthes. Le théâtre ne dit jamais le contraire, mais c’est rare qu’il le montre aussi bien.



