26 février 2026

Les mourants redeviennent souvent enfants

La Mort de Danton
Georg Büchner | Arthur Nauzyciel
© Gwendal Le Flem

En dénervant La Mort de Danton – autrement dit en retenant le souffle épique et historique de la pièce – Arthur Nauzyciel rend paradoxalement le texte de Büchner à sa physicalité primaire, au sensualisme de sa pensée, à son anatomisme effaré. 

Le geste brillant et sensible qu’il réalise, avec les élèves de la promo XII du Théâtre National de Bretagne, est bien plus qu’une mise au calme de la pièce permettant d’en (re)découvrir la poésie. Ce théâtre de chambre noire (qui peut rappeler le cinéma d’Albert Serra, celui de La Mort de Louis XIV ou de Liberté) est surtout l’occasion d’une rencontre à cru avec la chair triste des grand·e·s révolutionnaires de 1794. L’opération esthétique n’étonnera pas les adeptes des boudoirs fantômes, des peintures spectrales chers à Arthur Nauzyciel. Mais son théâtre de revenant·e·s, qui a déjà fait le coup de la transposition symboliste radicale (avec La Mouette de Tchekhov, notamment) semble être ici complètement fondé : il permet au drame profond, à la tragédie charnelle de se révéler. Car la dramaturgie de Büchner raconte moins la Terreur qu’elle sonde l’origine quasi cellulaire, sanguinaire, littéralement terrifiante de l’élan révolutionnaire – ce qui, organiquement, pousse naturellement à l’action ou à la résignation.

Le corps à sept têtes de la Révolution semble alors revivre, sous nos yeux, ses dernières heures de grandeur philosophique et politique derrière un tulle si proche du public qu’il ne déréalise pas mais dénude tout. Une séparation qui retient l’actualisation : loin des grandes fresques pommerato-mnouchkiniennes, le spectacle de Nauzyciel ne montre pas des printemps qui chanteraient encore (l’ironique Marseillaise de Gainsbourg le signale) mais des héros tout à fait morts. Et le tulle transforme surtout la scène en vivarium d’anatomiste qui suspend, sans les épingler tout à fait, ces athlètes de la métamorphose aux nerfs usés, ces colchiques d’automne qui ne donneront leur semence qu’après leur propre hiver. Les remarquables acteur·rice·s de l’école du TNB, qui savent ici nous montrer autant leur grâce que leur corps mortel, qui savent se laisser regarder même derrière un voile, font de ce mythique personnel révolutionnaire une galerie métaphysiquement humaine qui, par-delà ses divergences, vient s’asseoir côte à côte (comme le propose Danton au deuxième acte) pour mourir en paix.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

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