
Les plus beaux gestes de théâtre documentaire sont ceux où le document rend la représensation réelle, et où le théâtre densifie le réel du document. Piano man est à cet endroit magnifique.
Dans ce spectacle dédié à un mystérieux, à un homme qui fit la une des journaux en 2005 (un allemand retrouvé sur une plage britannique, mutique et amnésique, qui a pourtant entamé une grande œuvre pianistique de sa composition), la grammaire théâtrale est pourtant bien nette. L’espace — une arène de bois brut, que les gradins du public complètent symboliquement – s’organise autour d’un gouffre clair. Ce Piano Man, en effet, ne voulait pas tant se retirer qu’imposer au monde, pour reprendre les mots de David Le Breton dans Disparaître de soi, son expérience de la blancheur, de la soustraction. Et le spectacle fait corps avec sa paradoxale lumière. La forme est chapitrée rigoureusement. Les points de vue se compilent méthodiquement : ceux d’une neuro-physicienne, d’un aumônier, d’une médecin et du réalisateur qui les a invité.e.s – lui qui collectionne des photos d’animaux très bizarres et des dossiers de l’écran sur des disparus volontaires. Tout s’oppose ainsi au fétiche médiatique de l’affaire extraordinaire. Il s’agit en effet pour Marcus Lindeen et Marianne Ségol, sans jamais réduire la complexité de l’acte, d’établir certaines causes, de repolitiser le cas de Piano Man – et plus largement l’acte même de la disparition comme temps de transformation et d’affirmation d’une singularité, d’une possible cause vitale.
Le cinéma s’est parfois intéressé à des hommes sans passé. Aki Kaurismäki bien sûr, plus récemment Victor Erice dans Fermer les yeux. Chez ces deux cinéastes, la caméra fouille le même invisible : les échos latents du passé, les souvenirs enfouis qui clignotent dans les yeux égarés de l’amnésique. Mais sans écran, et sans protagoniste, que peut-on encore ausculter ? Ce qui fait théâtre ici, alors que le spectacle est résolument statique et discursif, est précisément l’absence de celui qui s’est lui-même absenté. Car Piano Man advient sur la scène comme dans le théâtre du monde : il devient un homme raconté, récupéré par le corps, par la parole et la mémoire de ceux qui la possèdent à sa place. Sauf qu’ici il n’est plus une icône placardée mais un spectre vivant au-dessus de toutes les projections. Sauf qu’ici les témoins sont eux·elles-mêmes des acteurs·rice·s dont la scène rend les hypothèses non dogmatiques, mais toujours émouvantes et fragiles. Aucun documentaire reproductible ne donnerait cette sensation politique d’individus continuant à faire vivre, par le présent de la pensée, ce miraculé miraculeux – il guérissait par sa musique, dit-on – ; celui que les médias ont abandonné lorsque sa disparition s’est factuellement expliquée. Aucune image ne serait autant innervée par la vie invisible et irréductible de ce jeune homosexuel ayant fui sa famille homophobe. Ne plus capitaliser sur le mystère mais organiser, en pleine la lumière, la possibilité que la vie profonde de certains êtres vienne s’émanciper ; que leur choix du secret radical, somme toute provisoire, puisse être intensément côtoyé et compris : tant de soin du réel qui honore la force contre-médiatique du théâtre.



