
Shakespeare est exigeant. Si l’on ne s’engage entièrement, avec tout son corps, son cœur, sa foi, sa bile noire, c’est foutu, mais si l’on hurle ses sentiments comme un enragé, on tombe dans les travers du théâtre amateur. Ivo van Hove propose les deux pour le prix d’une seule place à l’Odéon.
Mêmes les spectateurs les plus méchants reconnaissent à la troupe de la Comédie-Française d’évidentes qualités dans le jeu, une aisance, pourtant ils font un peu de peine dans cette version d’Hamlet du metteur en scène belge. En une heure quarante, plus quelques moments de karaoké, pour le public qui se lasserait du seul théâtre (Freddie Mercury et Stromae), la pièce de Shakespeare (l’histoire d’une vengeance qui n’avance pas droit) est pliée en quatre comme un blockbuster et réduite à sa seule efficacité. Tout est resserré autour de l’intrigue : Hamlet va t-il venger son père en tuant son oncle Claudius ? Polonius est bien entendu ridicule (Podalydès le joue comme à la télé, mais ce n’est pas le plus déméritant), Claudius est un vilain roi interprété par Galienne en costard cravate qui prend le soin de laisser la moindre émotion en dehors de la représentation. Aucune réplique ne semble organique, vraie, non récitée. Dans le rôle du spectre, il rampe comme un lézard au milieu de la fumée. Quand à Hamlet-Montenez, il hurle ses répliques plus qu’Artaud dans la boule à cri ; le reste de la troupe tourne en rond dans l’espace vide autour de cette pantomime familiale plus psychologique qu’élisabéthaine.
Le meilleur moment de cet Hamlet est le plus parodique. Les acteurs qui jouent les comédiens dans la pièce-piège que le jeune prince tend à sa mère, et surtout à son oncle, font du music hall sur la chanson Bohemian Rhapsody de Queen. Même Polonius sourit et nous aussi. Mais, il y a tout le reste. Le choix dramaturgique très « Reader’s digest » des coupes dans le poème du célèbre dramaturge anglais. Le choix scénographique d’un énième plateau vide saturé de mille signes douteux, lourds, ou les deux. Le choix musical des basses constantes, les micros HF qui hurlent dans les oreilles, et les lumières criardes, du jaune, du rouge, du vert. Le choix de cet écran vidéo lointain qui projette des mots-clés, pour les mauvais élèves, qui ont besoin d’un PowerPoint, ou plonge dans l’œil-conscience d’Hamlet… Et que dire du choix scénographique de ces rideaux disgracieux qui vont et viennent comme un théâtre perdu. La saturation des effets d’Ivo van Hove étouffe finalement la pièce, les voix, la troupe, et le moindre théâtre. Tout est efficace, signifiant, souligné, boosté, hurlé. On dirait le teaser d’un film d’action américain sur Netflix. Le mystère et le théâtre ont disparu dans la purée de pois. Imaginez une sorte de théâtre du futur quand plus personne n’aimera le théâtre.



