
Dans Vudú (3318) Blixen, Angélica Liddell livre, en cinq tableaux au chromatisme intense, une dense mala canso féminine, où les mots, chargés comme des pistolets, lient amour, écriture et violence. Convoquant le souvenir de celui qui l’a trahie, la Catalane invoque la force démiurgique et rédemptrice de la littérature comme on jouerait à la roulette russe, et le jeu en vaut la chandelle.
S’inscrivant dans la lignée de l’écrivaine danoise Karen Blixen tout en convoquant l’imaginaire romantique de l’actrice-diablesse toute de rouge vêtue et perchée sur des talons de la même couleur, Angélica Liddell ouvre son Vudú par un sulfureux ébat avec un homme étendu, le corps inerte, mort. D’emblée, la comédienne et metteuse en scène assume au plateau une posture démoniaque dans ce qui prend les traits d’une nouvelle messe noire sur fond bleu turquoise, la couleur de ces imposants rideaux qui entourent tout le plateau, saturant l’oeil des spectateurices d’une tonalité tierce : les couleurs, d’une grande vivacité, disent à elles seules le refus d’un manichéisme moralisant et moralisateur. Rapidement, en effet, Liddell troque sa tenue rouge de poétesse amoureuse, trahie et vengeresse, pour endosser une robe blanche, puis jaune, scandant par ces voiles et étoffes changeantes les étapes d’un deuil amoureux qui s’élabore en même temps que naît une langue, que monte un long poème expiatoire.
Car si Vudú (3318) Blixen donne à voir toute la puissance visionnaire de l’artiste espagnole dont chaque tableau offre à l’oeil une image, aussi cryptique que réaliste, du pathétique spectacle de la déploration amoureuse et de l’invective rageuse de l’amante trahie, quel qu’en soit d’ailleurs l’âge, le spectacle déroule surtout une langue détonante et vociférante, comme celle d’un serpent diabolique qui viendrait s’immiscer sous une pierre pour mieux mordre celui qui aurait eu l’imprudence de venir y chercher un peu de paix et de repos. La musique des mots de Liddell assume un rôle incantatoire et rappelle les chants du désamour des troubadours occitans, ce mala canso que Liddell fait sien, ôtant aux hommes le privilège, tout hypocrite, de raconter la trahison amoureuse.
Provocatrice, Liddell l’est ici par le jeu éminemment ironique qu’elle joue avec les codes, à la fois de l’imaginaire médiéval, de la tradition romantique de la poésie (de Goethe à Baudelaire en passant par toute la littérature fantastique d’inspiration gothique) et de l’image virginale et hiératique de la femme dans la peinture préraphaélite, baignant, mourante et trahie, dans des torrents de larmes et de fleurs. Elle consacre, par son jeu, décalé et grotesque, sa voix singulière, celle d’une femme qui renaît après avoir flirté allègrement avec la mort, au point de mettre en scène sa propre mise en bière. Au plateau, après une ultime catabase salvatrice où l’artiste raconte une dernière fois sa rencontre avec les morts, les rideaux rouges pourpres sont tendus. Ils sont la double marque du diable et de Liddell, et font de l’amour, même violent, un moteur puissant pour (continuer à) vivre, continuer ou se mettre à écrire, comme si ces deux choses ne faisaient jamais qu’un, consacrant une Alegría de vivir, fatalement empreinte de spleen et d’idéal.



