
Extrait de l’émission « Les Choses » du 14 avril 2026, avec Mathias Daval, Pierre Lesquelen, Mariane de Douhet et Milène Lang.
A retrouver en intégralité sur YouTube.
« C’est au volant d’une Volkswagen Jetta que Médée parcourt Aztlán, lieu mythologique aztèque symbolisant le Mexique. Qui de mieux que l’archétype de la mère infanticide, de l’irrationnelle, de la jalouse pour aider des femmes à avorter, à donner la vie, à s’extraire de relations abusives ou encore à fouiller la terre à la recherche de leurs enfants disparus ? » Voici l’argument de Mexico Médée (Medea me canto un corrido) de Dahlia de la Cerda, paru en début d’année aux Editions du sous-sol.
Pierre Lesquelen : l’incarnation d’un mythe
Pierre a adoré le livre. Il précise que si on a l’impression que c’est un recueil de nouvelles, on se rend compte des leitmotivs, des liens thématiques assez forts. Les personnages de l’une peuvent être des échos à des personnages de l’autre, et dans la nouvelle conclusive Médée prend la parole et nous fait retraverser tout ce qu’on a lu. « Pour celles et ceux comme moi qui n’aiment pas trop les recueils de nouvelles, pour leur côté un peu évanescent, j’ai été assez comblé. » Notre critique est toujours un peu méfiant sur la réactualisation des mythes, y compris Médée : « On en a soupé ces dernières années. Elle a beaucoup été réactualisée pour son ethos féministe, qu’elle a de fait, mais c’est beaucoup plus complexe que ça. Toute la dernière partie qui évoque le fait que Médée est une femme qui a été écrite par un homme, par un auteur, est assez passionnant. J’ai toujours eu l’impression d’un mythe qui s’incarnait et non pas d’un rapport purement intellectuel. » Pierre insiste sur le non choix entre le réalisme, la mythologie et l’essai. Pour lui ce qui fait l’étoffe des meilleurs textes, c’est qu’ils contiennent des moments de théorie, ici de théorie féministe, notamment dans cette nouvelle qui s’appelle La femme du processus : « C’est un concept que je porterai longtemps. »
Mariane de Douhet : le texte évite le piège didactique ou victimaire
Mariane a également énormément aimé ce texte, qu’elle a trouvé magnifique. Elle voit l’œuvre comme un roman, les séquences servant d’alternance de point de vue. « Le texte propose un certain état du réel contemporain mexicain. J’avais une sorte de prédilection a priori. J’y ai retrouvé quelque chose que j’ai constaté là-bas et que j’aime passionnément, c’est le syncrétisme. On est toujours en train de contempler des images mythologiques avec les corridos, le reggaeton, une réalité très urbaine, très populaire. Et je trouve que ce mélange est très beau. » Notre critique rappelle que Dahlia de la Cerda manipule des « figures écrasantes, mais aussi une réalité écrasante », le fait que le narcotrafic installe la mort partout. « Toutes ces violences et toutes ces grandes figures de la mythologie, elle les intègre à une langue extrêmement orale, de la rue, et ça fonctionne très bien. » Elle y a aussi retrouvé « quelque chose de très mexicain » qui est cette espèce de politesse qu’est l’humour : « la mort est partout, à la fin mieux vaut en rire. » Enfin Mariane trouve que le texte évite le piège d’un pur texte didactique ou victimaire, « c’est un vrai texte féministe qui surfe sur ces écueils et fait un pied-de-nez à la mort. »
Milène Lang : des nouvelles comme une anti-épopée
Milène a quant à elle vu l’ensemble non pas comme un roman mais vraiment comme un recueil de nouvelles, chaque histoire formant une fin en soi. « C’est une forme qui est d’ailleurs extrêmement ancrée dans la tradition littéraire hispanophone, dans laquelle il n’est pas exclu d’avoir des pièces poétiques ou des développements philosophiques. » Malgré le fait que ça ne soit pas un roman, j’ai beaucoup aimé ce format court. Il y a un parallèle avec la chanson, le morceau de musique. C’est une manière d’anti-épopée, ou alors une épopée au féminin qui reposerait sur autre chose que de l’héroïsme sur fond de lyrisme et de masculinisme comme c’est le cas dans le corrido. « Dahlia de la Cerda retrouve ce qui est à l’essence du mythe. On construit un personnage et une histoire mais on part d’une réalité extrêmement concrète pour proposer un modèle d’analyse. » Médée est présentée comme un personnage complexe mais aussi extrêmement touchant, qui le redevient dans le texte. Milène ajoute que Mexico Médée est un texte politique totalement assumé, avec l’opposition systématique entre la violence des narcotrafiquants et la violence de l’armée, notamment dans la première nouvelle et la confrontation avec le père. Notre critique avoue toutefois avoir eu parfois du mal avec la traduction et certains de ses parti-pris. La version française lui semble un peu forcée, et manquant parfois d’oralité dans certaines phrases.
Mathias Daval : une autrice activiste
Mathias souligne lui aussi que le texte ne prend pas partie à l’égard du statut de Médée. « Il m’a fait penser à la pièce d’Angélica Liddell, La Maison de la force, qui l’a faite connaître en France à Avignon en 2010, qui parle exactement de ça, des violences faites aux femmes au Mexique », avec une puissance similaire dans l’incarnation d’une parole émancipatrice. A propos des corridos, Mathias cite en exemple le succès du chanteur Alfredo Rios, alias El Komander, très populaire sur les réseaux mexicains, qui fait l’apologie des narcos, mais aussi des violences faites aux femmes. Mathias rappelle que l’autrice est également activiste, elle codirige l’association Morras Help Morras (« Les filles aident les filles »), qui soutient l’émancipation des femmes au Mexique. Il termine en citant le dernier paragraphe du livre, dans lequel Médée s’exprime, qu’il trouve à la fois très beau et résumant bien le projet du livre : « La réalité est difficile. Je reste ici parce que Aztlán est complexe. Et que moi aussi j’aspire à l’être. Aztlán est terrible et violent, mais beau aussi et peuplé de gens qui résistent. Je reste à Aztlán pour trouver la rédemption, mais pas une rédemption qui sanctifie ou qui justifie, non une rédemption qui embrasse la merde et qui la transforme en résistance. »




