
Frédérique Voruz s’attaque, dans Chimère, au délicat sujet de l’assistance à la procréation médicale et, pour ce faire, choisit d’opérer un saisissant détour par le conte dans un travail où humour et gravité cohabitent harmonieusement. L’échographie devient un poème et la grossesse, un miracle.
En commençant cet article, me reviennent en mémoire ces mots de l’autrice Julia Kerninon qui ouvrent son livre autobiographique sur la maternité, Toucher la terre ferme : « J’essayais d’être une mère, je ne savais pas par où commencer, la maternité était un cercle de feu dans lequel je ne parvenais pas à me tenir. J’avais fait semblant. J’avais prétendu que tout allait bien, mais je sentais la tempête se lever. » Là où Julia Kerninon décrit le bouleversement intime de la maternité, Frédérique Voruz, dans un geste théâtral où le conte introduit une forme de distance avec la vie, choisit plutôt d’évoquer le chemin de croix que représente la maternité lorsque la nature se montre récalcitrante. Il ne s’agit pas de nier l’immense bouleversement de la grossesse et de la naissance, mais Frédérique Voruz, en prenant un chemin de traverse pour dire le réel, veut ici rappeler que si la maternité est une tempête, l’impossibilité de devenir mère est un ouragan que, parfois, seule la naissance inattendue d’un enfant peut apaiser.
Le choix du conte, s’il permet d’introduire un peu de légèreté dans le traitement d’un sujet qui aurait pu, autrement abordé, basculer dans un discours pathétique inefficace, est aussi parfaitement adapté au parcours initiatique de Stella et de son compagnon, Neven. Sur ce chemin parsemé d’embûches que constitue l’assistance à la procréation médicale, les médecins, par une volte quasi-schizophrénique, incarnent à la fois le miracle de la science lorsqu’elle agit pour le bien des hommes et les ravages de la culpabilité intérieure qui rongent les femmes.
La légèreté du conte n’empêche cependant pas de traiter de questions plus graves. Celle de la douleur, par exemple, est abordée frontalement dans une scène d’accouchement étonnante où le formidable accompagnement sonore d’Eliot Maurel, ponctué d’anathèmes bibliques rappelant la malédiction originelle, introduit un heureux décalage qui, sans éteindre la violence de la situation, lui confère au contraire une force poétique. La douleur physique qui accompagne les étapes de la PMA, seule Stella peut la ressentir dans sa chair. C’est le corps de Stella, et lui seul, qui devient le terrain de jeu de scientifiques démiurgiques. « Vous n’êtes pas toute seule ! » proclame la fée-médecin. Malgré la présence de Neven, Stella se retrouve esseulée face à la logorrhée étourdissante des médecins. Le cercle tracé au sol, à la fois ventre maternel et orbe du monde, devient aussi le mur d’une triste prison. Et pourtant, Frédérique Voruz a voulu que ce fût l’espérance qui, à la fin, l’emportât et l’on pourrait prêter in fine à Stella ces mots de Julia Kerninon qui closent son essai : « Parce que c’est maintenant, c’est maintenant que ça se passe. Le vent se lève. Je l’attends. J’ai touché la terre ferme. »
Saluons, pour terminer, l’interprétation singulièrement juste des comédiens, et tout particulièrement de Rafaela Jirkovsky et de Yuriy Zavalnyouk qui parviennent à nous emporter dans un maelstrom d’émotions.



