20 janvier 2026

Nature, berce-nous chaudement

The Aching
Samir Kennedy
© Pierre Planchenault

C’est au « Dormeur du val » que l’on pense souvent dans The Aching. Pourtant, ce n’est pas le poème de Rimbaud que fait résonner d’emblée de sa voix d’or Samir Kennedy, mais des chants folkloriques américains, anglais et irlandais, consolatoires autant qu’eschatologiques, et qui imprègneront la performance. D’eux, on glanera quelques bribes – un enfant malade dans les bras de sa mère, ou encore des oiseaux chantant leur liberté. Assez, du moins, pour glisser dans The Aching tel un maternel « trou de verdure » rimbaldien, percée qui n’a de douceur que l’apparence, dans lequel la mort s’insère, sourde, avant d’éclater.

Si Samir Kennedy a deux trous au torse (de son tee-shirt), ce n’est pas lui, le mort – ce qu’un feuillet à déplier, distribué à la fin de la performance, contenant les paroles des chansons ainsi que l’origine intime du projet, nous apprendra. Sans en dévoiler trop pour préserver l’incertitude constante qui fait toute la teneur de cette proposition, disons, du moins, que ce signe est plutôt le symptôme physique d’une déflagration psychique, causée par une mort traumatique. Sans connaître l’événement en question, ni son degré d’intimité, il est tout à fait possible, en revanche, d’éprouver la proposition de Samir Kennedy comme une œuvre de l’après-coup. Celle-ci fait advenir dans une « seconde première fois » (pour citer Alice Laumier) un événement qui a déjà eu lieu, mais impossible à assimiler et à se dire – ici, le chant et la morsure valent, d’ailleurs, comme deux réactions instinctives antithétiques pour réprimer le cri. De fait, The Aching, fidèle en cela à la nature même du genre performatique, a tout d’un événement permanent. Chacun des gestes est un acte en soi, cherchant à ancrer dans le présent ce passé qui ne passe pas, et à poser une image de ce qui, dans son essence, les refuse toutes : la mort (par ailleurs, thème de prédilection de cet artiste britannico-algérien).

Muni d’une seule chaise, dans un espace qu’il occupe totalement et puissamment, Samir Kennedy diffracte cet impensable en convoquant toute une iconographie mortuaire, allant du trivial – le pendu – au religieux – le crucifié. Mais ce qui aurait pu n’être qu’une accumulation de signes ou de symboles se charge d’une densité générée par un jeu de dualité, qu’installerait précisément «Le Dormeur du val », mais ici répété à l’infini : l’horreur est toujours l’ourlet de la douceur, elle naît de son berceau et la troue, lentement, avant d’exposer sa pointe. Le chant consolatoire ouate l’espace pour mieux y faire mûrir la violence, un bras tendu, palpé avec soin jusqu’au bout des doigts, devient peu à peu un fusil braqué (sur nous, sur le performeur lui-même), la robe rose de poupée revêtue, signe de l’enfance, paraît aussi merveilleuse que kubrickienne. Cette dualité incessante, qui entrelace mise à mort et résurrection, enfer et paradis, permettrait ainsi de remettre l’événement traumatique en travail tout en marquant un choix dramaturgique fécond : éviter autant la voie de la narration que la visée d’une catharsis absolue, et préférer s’emparer de la déflagration même pour mieux la déjouer.

D’une grande qualité, The Aching mériterait néanmoins d’être raccourcie afin, peut-être, de ne pas tomber dans le ressassement narcissique. Elle maintiendrait ainsi son ouverture, que Samir Kennedy, au regard souvent plongé dans le nôtre, sait si bien créer.

Hanna Laborde

Hanna Laborde

Journaliste pigiste culturelle (théâtre et danse) à Théâtre(s), La Lettre du spectacle et La Scène. Diplômée d'un master d’Études théâtrales et d'un master de Lettres modernes.

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