
Deuxième volet du cycle L’Amour et l’Occident, Le Mauvais Sort de l’autrice et metteuse en scène Céline Champinot imagine un cabaret post-apo où quatre figures archétypales revivent la déréliction amoureuse et politique du monde moderne.
Sous une faible lumière blafarde, une silhouette écarlate pénètre un cabaret en ruines : chaises cassées, petites tables aux nappes d’un noir brillant ; même la scène déserte est cernée de gravats. Elle voudrait jouer un petit air au piano, seul instrument rescapé d’une catastrophe qui dira bientôt son nom : manque de bol, il n’y a pas de jus. Pourtant, Le Mauvais Sort est bien un cabaret, ou bien ce qu’il en reste : les numéros interprétés devant un public imaginaire (les acteurs jouent face à des chaises vides) sont le symptôme d’un monde qui a couru à sa perte. Soit une diva en détresse dont chaque apparition tourne au désastre : première chanson, elle arrache son cœur ; seconde, elle s’étouffe jusqu’à performer des bruits de cochon… Prisonnière d’un (anti)cabaret qui n’en finit pas de s’effondrer, elle réagit même au hashtag #SauvezIsabelle (non sans rappeler l’affaire Marina Joyce racontée par Pacôme Thiellement) qui circule sur les réseaux pour la libérer. Avec le maître de cérémonie de rouge vêtu, tous deux jouent et rejouent la fin du monde sur une scène magnifique aux rideaux en lambeaux et aux lacets de sang lumineux… L’inquiétante étrangeté est partout, soutenue par la création sonore de Raphaël Mouterde : ainsi de la voix d’Isabelle qui continue alors que l’actrice lâche son micro, ou carrément d’un numéro en playback sur Je suis malade de Serge Lama. « No Hay Banda », soufflait le Monsieur Loyal du Silencio, dans Mulholland Drive.
Cependant, deux trublions du contrôle social s’invitent au cabaret : un policier et une « journaliste professionnelle ». Toujours à la lisière du méta — avec eux, on ne sait jamais trop ce qui fait numéro —, une fois public et une fois acteurs, ils performent aussi, mais ils raccordent surtout le cabaret au monde du dehors. Or leur présence pose un problème dramaturgique : bien souvent, leur discours soulignent ce que le plateau (les gravats et les parpaings, les lumières sanglantes) ou bien les numéros (le corps du capitalisme coupé en deux) contenaient déjà. D’où des scènes plus illustratives (la journaliste s’impatiente face à la catastrophe alors qu’elle patauge dedans) ou plus cryptiques (la scène de psychanalyse du policier). En bousculant la dramaturgie du cabaret (soit en l’expliquant, soit en la compliquant), le policier et la journaliste finissent par étriquer un peu l’imaginaire foisonnant du spectacle.
Certes, Le Mauvais Sort est un cabaret contre la coercition (policière, médiatique, psychologique) dont Isabelle, toujours ensanglantée, semble victime plus que les autres. Mais pas sûr que le cabaret, militant par nature, ait besoin de garants politiques supplémentaires ; d’ailleurs, Isabelle et le maître de cérémonie prennent bien en charge la déréliction amoureuse et sociale : les numéros (les tours de magie, les chansons) et les transitions (l’introduction, magnifique ; les interludes troublants qu’on discerne dans la loge d’Isabelle) sont tous passionnants politiquement. C’est pourquoi le dispositif est le plus puissant lorsqu’il est le plus naturel, c’est-à-dire un cabaret eschatologique : à cette aporie près, qui est bien loin de gâcher l’intérêt du spectacle, Le Mauvais Sort est d’une grande acuité scénique et dramaturgique.


