
La critique de la critique est un exercice passionnant auquel devrait s’adonner, avec davantage de consistance, les critiques professionnels eux-mêmes dont l’humilité est, faut-il bien le reconnaître, rarement le trait distinctif (à leur décharge pourra-t-on dire que c’est rarement ce que leurs lecteurs ou leurs auditeurs leur demandent).
La septuagénaire émission du « Masque et la Plume » est, à cet égard, l’archétype des critiques qu’on se plait à critiquer, tant son agencement oratoire la prédispose davantage aux joutes verbales et aux punchlines incisives qu’à l’analyse approfondie des œuvres. Notre humble avis ne cache pas l’hommage parodique qu’il rend au « Masque », proposant l’enregistrement en vrai-faux direct d’une émission de critique qui en reproduit à l’identique la forme, à défaut du fond. Car c’est sur ce dernier qu’Igor Mendjisky axe la représentation, substituant à une parole « légitime » les avis plutôt émotifs de quatre amateurs aussi sympathiques que pas franchement éclairés sur Madame Bovary ou le Pop art.
Notre humble avis, malgré une tenue rythmique impeccable et une excellente performance d’acteurs, s’avère porteur, pour les critiques que nous sommes, d’attentes peut-être trop grandes tant il touche au cœur d’une pratique que nous ne lassons pas d’interroger mais court-circuite son propre dispositif : plutôt que de se servir de cette multi-subjectivité pour questionner le jugement de goût, il s’égare à de trop nombreuses reprises dans des effets scéniques de surface, préférant le burlesque et la caricature au dépassement par la dialectique des poncifs qui jaillissent spontanément – et assez logiquement – de ces quatre bouches « profanes ».
Là où les Belges du Raoul Collectif, avec un projet apparenté (Rumeur et petits jours), avaient réussi à déborder leur sujet par un humour et une poésie de l’absurde, Notre humble avis a un peu trop le nez sur le guidon. S’il évoque, pêle-mêle, quelques-uns des enjeux d’énonciation de la critique (la place de l’auteur dans l’analyse de son œuvre, la question du « je » ou du « on » ou les tics de langage) il en évacue un peu vite la dimension sociopolitique, comme en témoigne cette brève et maladroite allusion bourdieusienne d’une des intervenantes.
Paradoxalement, en échouant partiellement dans son entreprise, Igor Mendjisky en réussit une autre : montrer que tout art contient sa propre critique, qu’elle en est même l’indispensable continuité, et que chacun peut l’exercer à sa façon. La question qui demeure, alors, est l’inscription de cette continuité dans les limites définies par Baudelaire : « Pour être juste, c’est-à-dire pour avoir sa raison d’être, la critique doit être partiale, passionnée, politique, c’est-à-dire faite à un point de vue exclusif, mais au point de vue qui ouvre le plus d’horizons. »





