
Dans le cadre du Festival International des Arts de Bordeaux (FAB) l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine (ONBA) est sorti de son cocon protecteur de l’auditorium de Bordeaux pour interpréter sur une place bordelaise le Boléro de Ravel sous la houlette de Cyril Jaubert, metteur en scène et directeur de l’extravagante et fabuleuse compagnie Opéra Pagaï, et du chef Kyrian Friedenberg.
Imaginez-vous au cœur de la Belle endormie, place du Parlement, à Bordeaux. Un soleil automnal réchauffe les dalles de calcaire doré tandis que des enfants courent en se chamaillant, une glace à la main. Les terrasses sont emplies et les rires sonores viennent rebondir sur les magnifiques façades du 18e siècle au milieu d’un joyeux brouhaha. On profite encore de quelques rayons de soleil avant les tristes pluies automnales. Des passants déambulent, s’arrêtent devant les vitrines de la magnifique librairie de la Machine à Lire et y entrent pour n’en plus ressortir que les mains chargées de victuailles spirituelles. Pourtant l’on sent que quelque chose se prépare et les mascarons à l’air goguenard semblent s’amuser de toute cette agitation. Petit à petit, les gens s’arrêtent, se rassemblent. On attend quelque chose… Des fenêtres s’ouvrent ici ou là et les premières notes résonnent…
Le FAB a, depuis quelques années, déserté les salles de spectacle pour « habiter la ville » et aller au plus près des habitants à travers différentes manifestations qui relèvent désormais davantage de la performance que de la représentation. Si l’on peut regretter parfois que le spectaculaire devienne la norme dans les arts vivants, force est de reconnaître que le FAB parvient ici à éviter l’écueil en rassemblant un public de tout âge et de toute origine autour du Boléro de Ravel et de son fameux ostinato répété 169 fois. Sur le mode de l’apparition et de la disparition, les musiciens de l’ONBA et leurs instruments semblent soudainement nous entourer, nous enlacer pour nous embarquer avec eux durant une quinzaine de minutes. Des contrebasses surgissent d’une porte cochère, des violons apparaissent à la terrasse d’un café, des cors sortent de la librairie tandis qu’un trombone facétieux au glissando résolument moderne vient introduire le second thème de cette pièce datant de 1928. La vague monte doucement et nous submerge. Ravel considérait sa composition comme un pur exercice de style orchestral « simple et direct », écrivait-il. Il faut croire que c’est la simplicité qui parle au cœur quand la raison s’embarrasse de complexité. Cet après-midi-là, sur la place du Parlement, le temps s’est figé pendant quelques minutes pour laisser place à la Beauté et les visages émerveillés se tournant et se retournant au fil des apparitions sont peut-être la meilleure preuve de la réussite de Cyril Jaubert et des musiciens de l’ONBA. L’élévation progressive du jeune et espiègle chef d’orchestre, Kyrian Friedenberg, installé dans une nacelle au milieu de la place, nous rappelle, si besoin était, que la musique, lorsqu’elle est interprétée avec talent, est un puissant viatique pour accéder à cette part de divin que tout être possède en lui, qu’on la nomme Ciel ou Beauté.




