17 janvier 2026

Pantomime négative

Pallaksch Pallaksch! #2 - Le Voile de Pierrette
Arthur Schnitzler | Marie-José Malis
© Simon Gosselin

Pierrot a toujours son costume blanc mais devient de plus en plus sombre au fond du XIXe siècle. Cette pantomime décadente, Arthur Schnitzler la négativise encore plus en 1910 avec Le Voile de Pierrette, métaphore d’une modernité violente et d’une innocence bernée qu’incarne un argument sommaire : Pierrette est promise à un autre que Pierrot.

Après le sublime Feu inversé, qui ouvrait ses trois “pièces élémentaires“, présentées dans un petit studio de l’Odéon traversé par de faux réverbères, Marie-José Malis ravive cette forme méconnue avec une profondeur irréductible à son théâtre d’art bricolé à vue. Elle assume alors l’expérience du signe paradoxale qu’impose la pantomime, où le sens est à la fois fondé par le récit et obscurci par les corps. En effet, la pierroterie blanc cassé de Schnitzler tient autant de l’allégorie que du symbole : elle a, pour reprendre Maeterlinck, autant ses racines dans la lumière que dans les ténèbres. Il faut alors des corps poudrés et démasqués, élémentaires et bizarres pour qu’opère ce théâtre bancal, enfantinement ravagé.

Les grand·e·s formalistes intérieur·e·s que sont Juan Crespillo, Olivier Horeau, Isabel Oed et Sylvia Etcheto atteignent cet équilibre sublime dans un spectacle étrange jusqu’à ses signes les plus tapageurs — volets de bois qui claquent et proclament l’inaccessibilité du dehors, char télécommandé qui fait entrer le voile de Pierrette comme l’écran emblématique d’un monde désormais indisponible. C’est une pantomime dont les bouquets bucoliques ont séché, rejouée avant l’épuisement définitif du genre que nous avons alors l’impression de regarder. Ou plutôt de voir passer très prés de nous comme une attraction théâtrale à la fois ancienne et jamais vue, présente et perdue. De tels événements adviennent quand la scène contemporaine ne se contente pas de répertorier et de formaliser savamment les formes du passé mais qu’elle cherche, comme ici, à réimaginer leur étrangeté première, à raviver le rêve insu de théâtre et les voies de symbolisation informes qui furent peut-être les leurs à l’origine.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

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