
Lors de sa dernière apparition française, Angélica Liddell allait vers la joie et initiait déjà l’agonie sacrificielle du sacrifice poétique. Dans Seppuku El funeral de Mishima, forme encore plus anti-spectaculaire, sublime rituel sur l’envie sublime de mort, on croit la voir marcher pied nus sur ses dernières roses.
Plusieurs rites en un rituel. Une déclaration d’amour aux personnes mortes par indiscipline (Liddell s’agenouille devant la photographie de Mishima, quelques mois après Carolina Bianchi aux pieds de Sarah Kane). Un hommage au théâtre amoureux de la mort – le nô – par le reenactment suggestif et sans folklore du Manteau de plume, allégorie de la présence déplumée au monde qu’on trouverait seulement avec le ciel. Une méditation performative enfin – peut-être la plus belle logorrhée liddellienne, parce qu’elle est forte et fatiguée à la fois – sur la puissance formidable de la Fin de vie, celle qui n’est plus une épreuve subie et vulgaire du réel mais une entaille énergique du temps. Une fin de vie qu’Angélica côtoie au présent, non pas par une parole théologique, qui prophétiserait l’au-delà, mais par des mots immanents qui sacralisent la possibilité toujours renouvelée, par la profération poétique, de se tenir sur son seuil. Par des mots qui fondent le temps théâtral comme « ruine du temps » social, comme précipités d’éternité – pour qui sait vraiment les écouter.
Mais avant de s’octroyer ce verbe triomphalement vertical, l’ange Angélica s’astreint à se noyer dans le vivant, dans la tragédie ordinaire de petites morts non dénuées de sacrificiel. La première partie du spectacle est alors teintée d’une négativité liddellienne assez perturbante : peu d’images et nulle transcendance. Angélica enfile boltanskiennement les habits d’inconnue·e·s disparu·e·s et livre la nécrologie la plus digne et la plus antijournalistisque qui soit : les faits suivis d’une pensée minimale, presque un haïku, qui donne un sens tragique à leur mort. Comme si son ultime sacrifice – lui-même fatigue de tous les sacrifices passés, au temps où le corps performeur va vers sa vieillesse (Angélica regarde maintenant d’autres corps rejouer l’alliage du sexe et de la mort) – ne pouvait se trouver qu’après avoir approché d’autres morts que la sienne. Comme si la parole de mort était l’acte poétique le moins emphatique qui doit être, condamnant tous les relents sexualo-performatifs (après les poulpes, le foie) à des souvenirs parodiés d’un ancien art vivant. En fait, ces actes épuisés portent en eux une certaine ruine du symbolique face à ce qu’exige une parole vraiment performative sur la mort : un acte poétique profondément insatisfait du monde et de lui-même.



