
Pour clore son triptyque entamé avec Fúria (2018) et Encantado (2021), la chorégraphe brésilienne Lia Rodrigues pousse ici au paroxysme la métaphore filée de la couture (soit l’une des significations de « borda » en portugais) dans une pièce à la remarquable maîtrise.
Il faut d’emblée s’attarder sur cette saisissante première partie, qui pourrait faire pièce à elle seule, par sa qualité plastique et son infinie lenteur – plus encore que l’ouverture d’Encantado. Elle rend désirable le mouvement dansé, ici volontiers fugace, mais essentiel pour que palpitent ces larges tissus et bâche plastique blancs, a priori informes, recouvrant les neuf interprètes. Avec minutie, sous et à travers cette enveloppe de fortune, se façonne un proto-monde, dont la vie sociétale et intime s’esquisse, à coups de protubérances textiles greffées aux corps (de-ci des baluchons en guise de bassines, de là un ventre qui enfante) et d’expressions grotesques du visage, chères à la chorégraphe. Les tableaux font s’entrechoquer l’absurdité pesant sur le commun – en écho au May B de Maguy Marin, recréé par elle-même et Lia Rodrigues en 2018 – et le lien inconditionnel tissant l’humanité autant qu’il est tissé par elle, nous rappelant en cela les installations textiles de la plasticienne mexicaine Pia Camil.
Mais voilà qu’une force toute beckettienne emporte cette précaire cellule villageoise, dans un flot épique qui noie les corps en exil. De là, la métaphore de la couture, qui parcourt toute la dramaturgie, se file jusqu’à l’échelle du montage de la pièce, littéralement cousue en deux parties a priori antithétiques. Après la première, plastique, minimaliste, blanche, à la lenteur presque toujours silencieuse, s’ouvre la seconde, dansée, exubérante (quoique précise), multicolore, sur fond de battements percussifs et de chants, le tout croissant jusqu’à la transe carnavalesque. Le retournement – mouvement certes inhérent au carnaval -, paraît si radical qu’il penche presque vers l’autre signification de « borda », à savoir « frontière », que l’on craint ici hermétique. Ce « collage » échappe heureusement à son apparence d’ourlet mal fagoté grâce à une dramaturgie qui raccommode le geste en palimpseste. Car l’écriture chorégraphique, plus affirmée, de cette deuxième partie repasse sur, voire entre, les mailles de l’écriture plastique initiale, dont elle est le devenir. Les têtes (et fesses) qui se greffent entre deux troncs rappellent les excroissances textiles, les chaînes humaines frénétiques rejouent celles, encore à leurs prémices, du monde d’alors, et les reliefs donnés aux draps contenaient en puissance les totems qui s’incarnent ici.
Par ces multiples palimpsestes à la fois intradiégétiques et intertextuels (les échos à diverses pièces du répertoire de la chorégraphe, y compris, nous apprend-on, par le recyclage de leurs costumes), Borda affirme que la vie n’est pas un surgissement ex nihilo, mais qu’elle rejaillit du chaos pour persister dans son être, quitte à porter de flamboyants haillons. Philosophie déjà bien arpentée diraient certains, néanmoins inébranlable et infiniment salvatrice. Sans compter que le spectacle dépasse lui-même sa dialectique, par l’érection d’une ultime masse blanchâtre, à la puissance pourtant sacrée, et signe là sa propre protubérance.



