25 février 2026

Poétisera bien qui poétisera le dernier

quelques choses
Chloé Zamboni
© Antoine Billet

Ce titre qui refuse les majuscules donne le ton : ce sont bien les vies minuscules, ici celles des objets (et à travers elles, quelque part, celles des humains) que cette deuxième création stimulante de Chloé Zamboni entend célébrer, à la manière pongienne dont elle s’inspire.

En s’inscrivant dans cette filiation, le parti pris de la chorégraphe toulousaine, aussi interprète, s’affirme poétique par essence, en ce qu’il entend ressusciter l’étonnement envers les choses pour se ré-émerveiller d’elles. Leur désirabilité s’active d’emblée par un jeu d’apparition/disparition sur une table, trônant déjà en scène à notre arrivée, grâce à un jeu de lumières, jamais défaillant par la suite, qui sait essentialiser chaque objet (pichet, assiettes, serviettes, éponge…) en lui conférant une aura singulière. Si la cohérence met un peu de temps à se faire jour – due probablement à une latence de ces trois corps-atomes trop étirée dans une semi-obscurité, bien qu’elle permette de les envisager eux aussi comme pures substances – les fils dramaturgiques s’affinent. Et se tissent selon trois directions, qui élaborent une étude poético-scientifique des choses, qu’elles soient comestibles (du pain) ou domestiques, par une pensée toute bachelardienne, qui n’est pas étrangère à celle de Ponge, consistant à faire réémerger la matière des objets. Les parallélismes de mouvements, tel celui entre le versement d’un pichet d’eau et une coulée de corps en diagonale, font rêver de ces liens qui nous relient à la chair des choses. À l’inverse, la trace du passage de ces dernières demeure dans les gestes, à valeur archétypale, qui permettaient de les tenir. Alors que leur ballet n’était que purement auditif pour composer une sorte de minutieux paysage sonore de leur vie dans les plis, ces natures mortes intranquilles ouvrent finalement leur valse chorégraphique sur des nappes ambient. Celle-ci est si hypnotique qu’elle parvient à faire oublier – et c’est fort – les bras qui les marionnettisent, et nous illusionne de leur démiurgie. Magnifiée par une précise rythmicité et fluidité des corps, cette partie est très tenue, n’oublie rien, de la malaxation de la matière au sondage de son vestige, en passant par son décollement surréaliste.

Jusqu’à un basculement dramaturgique burlesque, qui renverse jouissivement les poètes en poétisé·es, les drape en une unique masse informe et débordante, délogeant toutes choses dans son tsunami, non sans onomatopées traînantes, et ajoutant ses membres physiques aux quatre pieds de la table. Véritable trouvaille, ce « devenir-table » monstrueux s’affadit quelque peu, du fait d’une certaine ré-anthropomorphisation de la créature. À nouveau distinguables (certes encore recouverts de la nappe, donc toujours fantomatiques), lunettes de soleil sur le nez, les danseur·ses entonnent des phrases en prose, sélectionnées parmi celles de Ponge lui-même. Aussi travaillées vocalement soient-elles pour faire dérailler le langage selon la même intention poétique (se reconnaîtrait là la patte de Joachim Maudet, ici interprète), certaines apparaissent pourtant comme une exégèse surlignante de ce que la danse a très bien montré jusque-là – on pense à la répétition de « qu’est-ce que j’ai vu ? », qui pointe l’étrangeté plus qu’elle ne la creuse. D’ailleurs, le spectacle sent lui-même qu’il ne peut s’arrêter ainsi, et laisse heureusement s’échapper une ultime main creepy, seule éclairée dans un noir total. Pour finir ainsi véritablement sur quelque chose.

Hanna Laborde

Hanna Laborde

Journaliste pigiste culturelle (théâtre et danse) à Théâtre(s), La Lettre du spectacle et La Scène. Diplômée d'un master d’Études théâtrales et d'un master de Lettres modernes.

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