
La fin de la récré aflalienne aurait-elle sonné ?
Dans L’Amour de l’art, seconde “récréation philosophique“ de Stéphanie Aflalo, le crâne memento-morien finissait déjà par édenter la conférence hilarante. Tout doit disparaître est l’accomplissement génial de cette trilogie. Ici l’ironie ne sauve plus le drame, l’intime rattrape les facéties et la théâtralité récréative gagne alors une force pascalienne : elle apparaît pour la première fois comme le dispositif existentiel, comme le divertissement performatif d’Aflalo elle-même. Parce que le spectacle est autant un protocole d’apprivoisement de la mort qu’un rituel cathartique permettant de retourner au vivant et de célébrer les vertus résurrectrices du théâtre.
Stéphanie commence par boire une tisane de titane contenant toutes les vanités philosophiques du monde (sauf celles d’Heidegger et de Yogi Tea). Puis, après avoir renoncé non sans peur du vide aux digressions blagueuses que réclamerait son public, elle rejoint son « père de location » (lui-même revenu biographiquement d’entre les morts, suite à un arrêt provisoire du cœur) pour apprendre à respirer comme on apprend à mourir. Entouré de décors grossis et technicolorés, comme accroché aux choses matérielles qui demeurent, le père filmé a cet air de vieil immortel dont profitent les stars du cinéma en lunettes de soleil – celles qui se savent infiniment reproductibles.
Comme dans Jusqu’à présent, personne n’a ouvert mon crâne…, l’individu dogmatique à l’écran est écouté puis contesté. Le père lui a demandé de terminer par un morceau de piano, Stéphanie s’exécute mais joue les prolongations pour que le spectacle contienne un peu d’éternité. Ce n’est donc pas cet acte mélancolique et absolument éphémère qui conclura le cérémonial, mais la possibilité plusieurs fois renouvelée que son père vienne lui refaire “coucou“. Le film peut certes revenir mais la pellicule du théâtre n’a même pas à être rembobinée : il suffit de fermer et d’ouvrir le rideau rouge du castelet pour acter une petite victoire sur la mort. L’Amour de l’art mettait à mal l’imaginaire sacrificiel de la création, Tout doit disparaître détruit sans le dire un autre cliché de la mystique théâtrale : le théâtre n’est peut-être pas le royaume des morts, mais le sanctuaire où les vivant·e·s ré-créateur·rice·s célèbrent les forces d’apparition qui leur restent.



