11 juillet 2026

Protocole amphibie

L'Hors-présence
Tiphaine Raffier | Tiphanie Raffier
(c) Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Le risque est grand d’esthétiser la mort, d’ensevelir sa crudité sous la beauté plastique. Sans doute est-ce refus d’édulcorer non pas tant la mort que ce qui la précède, la « fin de vie » – expression consacrée, substantivée, juridicisée, qui, comme telle, n’est pas sans déréaliser l’horreur de l’agonie, qui anime le parti-pris naturaliste de Tiphaine Raffier, justifie ce scrupule, exemplaire, mis aux détails de la réalité du cancer.

Le dispositif vidéo, le mythe d’Argos Panoptès – celui qui voit tout -, la voisine qui espionne : les moyens techniques, mythologiques, symboliques se multiplient, pour voir la mort de près, soutenant Laure, jeune femme condamnée, exhibant frontalement la difficulté à avaler, le cerveau qui déraille, les douleurs qui font hurler. Et cette ronde attentive autour de celle qui s’en va, sismographe de ses derniers états, est à la fois une émouvante tentative de faire scaphandre familial et un échec, car à l’image du titre, celle qui est sur le point de mourir est déjà en dehors, et ses « aidants » des spectateurs.

Malgré quelques poncifs du genre (face au membre mourant de la famille, forcément les silences, forcément les maladresses, les bafouillements et les explosions) qui par moments trivialisent le propos, le spectacle fait éprouver avec force la disparition lente de Laure, la pesanteur de sa présence qui progressivement s’étiole : c’est en restituant des préoccupations effroyablement concrètes – un fauteuil médicalisé bricolé, l’obsession qu’a la sœur d’alimenter Laure, les lectures résumées de Thomas Mann par le frère pour occuper les derniers temps – que le spectacle est le plus juste, figurant l’impasse d’une tendresse finalement « transformée en geste technique », en « compétence » et protocole de soin. Si quelques prétextes narratifs sont en trop, que la troisième partie, trop longue, a des airs de problématisation didactique du sujet, difficile de rester insensible à cette traversée amphibie, à cette anomalie de la mort qui se gueule.

 

Mariane de Douhet

Mariane de Douhet

Enseignante en philosophie au lycée, collaboratrice pour différents médias.

I/O n°118

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