12 mai 2026

Quand le cinéma joue à la poupée

La Poupée

« Déjà je suis ta poupée, alors en plus si je dois être ta mère, ça me stresse ! » : bien dit Audrey ! Pour son premier film, Sophie Beaulieu s’attaque au sujet des sex dolls avec légèreté et humour dans La Poupée. 

Rémi (Vincent Macaigne), la quarantaine, commercial chez Gazonzon, est en couple avec une sex doll, Audrey (Zoé Marchal), qui un soir, prend vie. Audrey découvre le monde et avec, les injonctions à la féminité qu’elle finit vite par refuser : s’épiler, se maquiller, se coiffer, ça prend trop de temps, elle a ses règles alors elle a mal au bide et elle a « la chiasse ». Rémi offusqué, tente de lui apprendre qu’une femme ne peut pas dire ça. « Pourquoi ? », rétorque naïvement Audrey. C’est vrai, ça. Pourquoi Rémi ? Avec candeur, La Poupée pointe du doigt ce que font les femmes pour se « poupifier » et entrer dans un fantasme masculin objectifiant. 

En apparence simpliste, le film est malin car il utilise la douceur pour avancer dans son intrigue et dans son propos féministe. Douceur accentuée par le choix de Vincent Macaigne (seul lui pouvait jouer Rémi avec autant de bienveillance), une mise en scène simple mais efficace et un humour tendre : on ne rit pas au dépend mais avec les personnages. Par là, on nous offre aussi différentes trajectoires de féminités entre Domi (Adèle Journeaux), la soeur de Rémi, Patricia, la collègue dont il tombe amoureux (Cécile de France) et Audrey : tant de manières de vivre sa féminité et comment chacune compose avec les injonctions et leurs environnements. 

Voir La Poupée offre l’occasion de s’interroger sur le marché du sex doll et de l’erobotique : la présence des robots dans la sexualité. Le marché des sex dolls grandit mais reste à la marge. La plupart des utilisateurs sont des hommes seuls qui cherchent à combler un besoin sexuel et affectif mais qui rapidement se désintéressent de leur poupée comme le rappelle Agnès Giard. Malgré tout, la recrudescence de cette tendance vieille du XVIIe interroge : même si la poupée semble répondre à un « besoin », ne vient-elle pas nourrir une vision objectifiante et malsaine de la femme dans le couple hétérosexuel ? On se souvient du scandale de 2025 où Shein proposait des poupées sexuelles à l’apparence d’enfants : est-ce un moyen de contenir les pulsions pédophiles ou au contraire permettre de passer à l’acte ? D’après Laura Morin, directrice de l’association L’enfant bleu, «  40 % des personnes qui ont consulté des images pédocriminelles ont ensuite cherché à contacter un enfant ». Quelles sont alors les limites de ce phénomène ? Une poupée pour ne pas se sentir seul, ne pas performer une masculinité viriliste ou pour rendre plus acceptable des fantasmes déviants ? 

Depuis déjà quelques années, le cinéma et les séries mettent en scène ce personnage de Rémi, cet homme – souvent maladroit – qui tombe amoureux d’une non-humaine (poupée, IA, robot…). On peut citer Her, Ex-machina, Blade Runner, Westworld, Companion… Ces films reprennent à chaque fois la même structure, comme le souligne Simon Bréan : « Dans l’histoire de la science-fiction, les versions masculines de robots et d’ordinateurs autonomes prolongent le plus souvent des variantes du complexe de Frankenstein – la créature violente et prédatrice échappant à son créateur – tandis que les versions féminines renvoient à un syndrome de Pygmalion, suscitant désir et intrigues amoureuses ». Pourquoi c’est toujours des hommes qui tombent amoureux ou se servent des poupées et robots à des fins sexuelles dans l’imaginaire collectif et au cinéma ? La réponse parait un peu trop simple : le cinéma reflète la réification constante et inconsciente des femmes par les hommes. La bonne nouvelle c’est que de plus en plus de récits permettent à la non-humaine de sortir du male gaze, souvent avec violence et exaltation.

La Poupée a donc le mérite de nous plonger dans ce genre avec un pas de côté, une autre fin possible. En permettant à son personnage masculin de sortir de l’objectification, le film nous tend un miroir bienveillant sur nos biais et nos fantasmes car, homme ou femme, on a tous quelque chose de Rémi. 

Fanny Villaudiere

Fanny Villaudiere

Diplômée de l'Ecole Normale Supérieure de Lyon en études cinématographiques, Fanny Villaudiere est autrice, réalisatrice et comédienne. Entre théorie et pratique, son travail démontre une attention fine portée à la corporalité, à l’intime et au politique.

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