18 mars 2026

Quand vient la peur ?

Santa park
Ambre Kahan
© Christophe Raynaud de Lage

Je me rends au théâtre avec Lilou, ma nièce de neuf ans. Avant le spectacle, je lui demande de me raconter la première fois où elle a vraiment eu peur en regardant un dessin animé, en lisant un livre. Elle me répond que c’est avec la figure du basilic, le serpent dans Harry Potter et la chambre des secrets. Il te fait peur parce que c’est un serpent géant ? « Non, ce n’est pas le serpent qui me fait peur – le serpent est plutôt beau – mais c’est le fait qu’il va arriver, qu’il peut surgir de n’importe où. Quand je relis le livre j’ai toujours aussi peur parce que ce moment de l’attente ne peut jamais disparaître, même en connaissant l’histoire. » Lilou met des mots concrets sur le pouvoir de l’horreur : la rétention des images, l’imagination, la suggestion déclenchent bien plus de cauchemars que toute représentation. Le théâtre devrait donc être un haut lieu de la peur.

Hans-Thies Lehmann remarque pourtant, dans son essai sur la tragédie, que la scène occidentale renonce souvent à cette émotion. Voilà pourquoi certains artistes s’essayent depuis peu au théâtre horrifique, sans grand succès encore. S’il s’écarte du réalisme gore pour adultes – un pelucheux monstre blanc est ici au centre de l’attraction – le Santa park d’Ambre Kahan ne renonce pas aux têtes tronçonnées, aux giclées sanglantes et aux lumières rouges qui enfument les jeunes assemblé·e·s. Mais le verdict de Lilou est sans appel : le spectacle ne fait « pas du tout peur ». Elle précise enfin qu’elle n’a pas « trop compris l’histoire » (moi non plus) et me met alors sur une piste critique : la fable d’Ambre Kahan est sans doute trop flottante, la situation trop difficile à investir personnellement, les scènes entassées trop arbitrairement pour qu’un vrai suspense puisse émerger – pour qu’un basilic puisse passer. Enfin, le théâtre gagnerait à se débarrasser des références cinématographiques pour fonder un horrifique plus latent, plus suggestif – à la hauteur de cette chambre noire pleine de démons qui est la sienne.

Pierre Lesquelen

Pierre Lesquelen

Maître de conférences en études théâtrales à l'université Rennes 2, dramaturge et enseignant de dramaturgie, chroniqueur au Masque & la Plume sur France Inter, rédacteur en chef de Détectives Sauvages, média dédié à la jeune création.

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