
Fidèle cobaye, vaillant spéléologue, Nicolas Bouchaud et Jean-François Sivadier continuent de remettre à l’ouvrage les grands marronniers du répertoire théâtral et les héros masculins qui les galvanisent. Alceste, Dom Juan, Iago, Stockmann : autant de narcissiques énervés que leurs fêtes brechtiennes ont réussi à complexifier. Tentative bien plus vaine avec Ivanov, que le métier-Sivadier dépièce plus qu’autre chose.
En pyjama devant l’éternel, en proie à des acouphènes aussi forts que des larsens, Ivanov veut se boucher les oreilles mais revit chaque soir, à cause du théâtre, l’angoisse mortelle de sa vie. La représentation n’aura pourtant rien d’une grave et complaisante tempête sous un crâne. De fait, les vivants frappeurs qui viennent embêter le mort lui volent la vedette et le plient en quatre vérités – à propos de son exploitation des femmes surtout. Si bien que la bile ivanovienne gargouille sans jamais s’épancher. Si bien que l’Ennui a besoin de pancartes (« c’est un supplice », « je me sens affreusement mal aujourd’hui ») pour dégouliner. Et quand le ténébreux finit par voler le micro – enfin un peu de Boushow ? – il n’a ni grand discours à prononcer ni male tears pour pleurer.
Le médecin des âmes (Tchekhov) est alors promu en chirurgien des mœurs : Sivadier gonfle la satire et tire Ivanov vers la comédie moraliste – jusqu’à des croquis comiques parfois très moliéresques. Tout cela sans renier sa mélancolie diffuse, celle-là dénuée de morale. Une fois, cette résurgence émotionnelle est très juste : Nikolaï embrasse Sacha (formidable Charlotte Issaly, pleine d’une jovialité ravagée), alors que tonnent des feux d’artifice qui disent autant la jouvence retrouvée que l’illusion éclair du bonheur. Mais trop souvent, le drame profond se fraye une place par une respiration forcée des dialogues et des gros caractères. Cet Ivanov paraît alors symptomatique d’un jeu d’équilibriste avec les classiques aujourd’hui fatigué – l’esthétique (surtout les lumières) de Sivadier l’est d’ailleurs aussi. À trop vouloir déboulonner, dé-biler les tontons problématiques et touchants du répertoire sans faire confiance au jugement complexe du public pour les réévaluer, l’expérience empathique (cruciale chez Tchekhov) devient impossible, et la scène donne la paradoxale et finalement condamnable impression d’offrir autant une potence qu’un écrin de trois heures à son vieux con.



