
Extrait de l’émission « Les Choses » du 13 février 2026, avec Mathias Daval, Pierre Lesquelen, Mariane de Douhet et Milène Lang.
A retrouver en intégralité sur YouTube.
« Ici, on achète les âmes ». Voilà à quoi se résume la quatrième de couverture du dernier roman de Constance Debré. Dans Protocoles, l’autrice entremêle une description clinique, minutieuse et implacable des procédures d’exécution des condamnés à mort aux Etats-Unis avec un récit intime, sexuel et désabusé. Avec un objectif : remettre le réel dans la littérature.
Mariane de Douhet : L’impression de lire un livre émis par un générateur de Constance Debré
« C’est un livre qui peut s’apprécier quand on n’a pas lu d’autres livres que Constance Debré, ce qui n’est pas mon cas. Il y a une sorte d’effet sériel qui ne fonctionne pas. Il me semble qu’elle parle de tous ses sujets de la même façon, avec une sorte d’écriture de surface. On voit à l’œuvre les coutures de son procédé, son protocole d’écriture. J’ai eu l’impression de lire un livre émis par un générateur de Constance Debré et ça m’a progressivement exaspérée, j’ai fini par trouver ça assez raté. » Mariane de Douhet souligne que l’écriture de Constance Debré est efficace, directe, lapidaire, et même behavioriste dans son refus de la psychologie. Pour autant elle ne considère pas du tout « qu’il y a quelque chose d’immoral ou d’indécent dans le fait de se faire rapprocher le trivial, l’ordinaire de ses rencontres sexuelles à Los Angeles et l’horreur absolue. Il y a un intérêt réel à ce parallélisme entre l’ascèse personnelle, de ses lignes de nage à la piscine, avec l’ascèse des condamnés à mort. »
Pierre Lesquelen : Une littérature mortifère
Le livre a énormément agacé notre critique. « Ce que Constance Debré dit sur l’idéal de faire rentrer le réel dans la littérature, je le sens quand je lis Rebecca Warrior, quand je lis Christine Angot, quand je dis Neige Sinno, mais là pas du tout, du moins pas le réel comme matière vivante et sensible. Le problème de ce livre c’est qu’elle n’explicite pas le regard qu’elle porte sur les choses. Son regard me fatigue, cette espèce de posture de détachement, d’exaltation de l’hyper individualisme. » Pierre Lesquelen trouve qu’il s’agit d’une écriture très néolibérale, sans affects, qui ne croit plus vraiment aux liens humains. « Dans le monde actuel, c’est assez délétère de défendre ça. Ce n’est pas son écriture qui est répétée, c’est son regard sur le monde qui est d’une pauvreté sensible. Il vaut mieux lire Laura Vazquez pour se ré-étonner des choses du monde. Mais ça c’est une littérature mortifère par excellence. »
Milène Lang : Un protocole d’écriture inégal
Milène Lang n’est pas aussi tranchante. « La juxtaposition entre les deux récits ne m’apparaît pas comme deux matières totalement opposées, bien au contraire. J’ai été extrêmement sensible à ce que devient le corps dans les protocoles d’exécution. Il y a quelque chose qui m’apparaît un peu comme une manière de retourner au corps dans ce qu’il peut avoir de totalement organique. On retrouve cette évocation-là du corps dans cette manière très contemporaine de concevoir le fait de passer d’une meuf ou d’un mec à l’autre. » Mais Milène Lang a une réserve sur la nature même du protocole d’écriture, qu’elle trouve inégal, avec parfois du lyrisme, de la surponctuation ou au contraire un abandon de la ponctuation, et elle ne voit pas vraiment « vers quel point ça devait nous acheminer ».
Mathias Daval : Visibilisation du réel assez puissante
« C’est un texte quand même assez puissant sur ce qu’il décrit. L’autrice rend visible des documents et des faits que peu de gens connaissent. » Mathias Daval précise qu’il n’est jamais explicitement dit que le récit se déroule aux États-Unis, même s’il est extrêmement clair que c’est là que ça se déroule, comme s’il y avait une volonté d’universalisation. Il relève quelques punchlines frappantes, comme celui-ci : « On applique des protocoles on suit des procédures on respecte des règles. Personne ne tue. », une phrase qu’on aurait pu entendre aux procès de Nuremberg dans la bouche d’un ancien chef de camp nazi chef. Mathias Daval rappelle que Constance Debré a déclaré en interview qu’elle avait un « fantasme de lois ». Sachant qu’elle est ancienne avocate, il pense qu’il y a chez elle un tiraillement entre la loi et la littérature, comme chez Kafka. « Il y a une espèce de contradiction entre la forme et le fond, qui peut donner lieu à des passages un peu ratés comme à des passages réussis. Mais ce n’est pas inintéressant en soi. »




