
Avec Pylade, étude pasolinienne d’après Pier Paolo Pasolini, les élèves de 3e année du Conservatoire Supérieur d’Art Dramatique – PSL dirigés par Sylvain Creuzevault font leurs armes au plateau pour livrer, en chœur, une réflexion politique forte et puissante sur l’avènement de la démocratie et ses dérives.
Alors qu’il a présenté en décembre dernier à l’Odéon la matière dense et inflammable de Pétrole, le dernier roman de Pasolini demeuré inachevé en raison de la mort soudaine de son auteur, Sylvain Creuzevault poursuit sa plongée abyssale dans les écrits au regard aussi aiguisé que visionnaire de l’Italien. Là où Pétrole règle son compte à la démocratie chrétienne italienne des années de plomb et dont la stratégie de la tension a toujours maintenu un lien ténu avec les fascistes de la veille, Pylade convoque un matériau antique pour fournir la « quatrième partie de la tragédie » de l’Orestie, la célèbre trilogie de tragédies rédigée par Eschyle (Agamemnon, Les Choéphores, Les Euménides) et qui clôt le cycle des Atrides et vient mettre un terme à la malédiction de cette famille gangrénée par le meurtre, le parricide, l’infanticide et l’inceste. Les Erinyes, ces déesses de la vengeance, se transforment, dans le troisième volet de l’Orestie, en Euménides et deviennent des forces bienveillantes qui font suite au règlement démocratique, lorsqu’Oreste, pourtant coupable du meurtre de sa mère Clytemnestre et de son beau-père Égisthe, tous deux usurpateurs du trône de la ville d’Argos, est finalement jugé par un tribunal d’hommes athéniens, nouvellement institué par Athéna, qui décide alors du sort du prévenu grâce à un vote démocratique et acte une décision jusqu’ici réservée exclusivement aux dieux.
C’est de cette fable de la démocratie athénienne, souvent racontée dans les cours d’histoire, que s’empare Pasolini avec Pylade où le personnage éponyme, devenu le mari d’Électre, la soeur parricide d’Oreste que les années ont finalement transformé en une gardienne intégriste de la tradition, farouchement hostile au nouvel ordre démocratique initié par Athéna et Oreste, prend les traits d’un partisan antifasciste à la tête d’une armée de résistants révolutionnaires venue prendre le maquis. Campé à tour de rôle par les étudiants, le personnage de Pylade porte la tenue du partigiano et brandit, sans jamais rougir ni renoncer, un drapeau rouge, flamboyant dans la lueur du baril d’essence auprès duquel il vient, avec ses sœurs et frères d’armes, se recueillir et se réchauffer.
Découpée en dix épisodes, la pièce Pylade s’ouvre sur une flaque de sang rouge vif au bord du plateau et qui ne cessera de servir de nouveau réservoir de sang lorsque les morts se succèderont, rappelant à la fois le souvenir des crimes qui ont fait la famille des Atrides et soulignant le caractère infini de la révolution, celle qui n’advient jamais autrement que par son éternel recommencement, comme renversement systématique de l’ordre établi. Confronté aussi bien à la menace du capitalisme néolibéral incarné au plateau par un Oreste toujours en costume-cravate à la manière d’un cadre de la « start-up nation » et qui appelle sans cesse aux urnes comme lieu d’expression individuelle (et non collective), à l’esprit d’entreprise et d’initiative et à la modération, et au conservatisme fasciste d’un ordre ancien passéiste et traditionnel marqué par l’adoration des pères que symbolise une Électre castratrice perchée sur des talons aiguilles, les yeux et la bouche maquillée de noir comme les chemises de son armée de sbires fascistes montée sur bottes de la même couleur, Pylade, en intellectuel révolutionnaire paré de ses lunettes rondes façon Gramsci, n’est pas sans contradictions : comment épouser la cause des prolétaires quand on appartient soi-même à une classe sociale plus privilégiée ? Sans parallèle souligné à trop grands traits avec l’époque qui est la nôtre, une fine direction d’actrices et d’acteurs permet à Creuzevault de laisser la jeune troupe des étudiants se saisir de la matière touffue du texte pasolinien. Dans des échanges vifs, parfois un peu rapides, les thèses politiques antithétiques se déroulent sous les yeux du public comme dans une immense joute verbale de près de deux heures. De ce quatrième avorton d’une trilogie jamais achevable, Creuzevault extrait la tragédie ruminante des différents régimes politiques qui se mâchent, se vomissent, se ravalent et se digèrent, pour rappeler que la seule réponse à la tragédie même n’est pas la catharsis, mais la révolution, dans ce qu’elle marque une franche et nécessaire volonté de rupture, aussi radicale et vitale que celle de la terre autour du soleil, et, avec elle, chaque jour, du lendemain qui se lève et qui chante.



