
Avec une grande intelligence, l’auteur et metteur en scène Hicham Boutahar recourt à une forme théâtrale très codée, pour mieux penser les violences policières comme symptômes d’un dévoiement de principes politiques.
« J’apprends à parler leur langue », lance Moha, jeune homme racisé, issu d’une cité de banlieue, qui vient d’intégrer une université parisienne de sciences politiques. Leur langue, c’est celle d’un monde blanc, bourgeois, érudit, qui se dit encore éclairé par les philosophies des Lumières, tout en écoutant seulement de loin la clameur d’une rue révoltée face au meurtre du jeune Aydan par des policiers. Sa langue à lui, portée si bien par Alexandre Prince, est singulière et musicale, au rythme liquide ébranlé par des sonorités plus rugueuses, qui fait s’entrechoquer topoï poétiques assimilés et trouvailles orales, glissant parfois du français à l’arabe. Sa langue à lui, lucide et référencée, « slalome » entre les petits tourments amoureux et la teneur de son engagement politique à définir (manifester ou non ?), tout en grattant les dangereuses dérives d’un État français d’aujourd’hui de son esprit affûté aux outils philosophiques conçus un peu plus de deux siècles auparavant.
« J’apprends à parler leur langue. » Une phrase qui peut s’entendre aussi à l’échelle métathéâtrale : car, pour composer ce récit initiatique des temps ultra-contemporains, Hicham Boutahar fait le choix d’une théâtralité hautement classique, non sans quelques rugosités qui disent la tragédie d’un monde désormais livré à l’immoralité humaine. Les types (la professeure de philo, le meilleur ami, la fervente militante, à laquelle Moha n’est pas insensible) se voient pour certains nuancés (le meilleur ami devient le bourreau), les comiques de répétition cacheraient une politesse du désespoir, la scène de reconnaissance arrive trop tard, une des pires clôtures de tragédie dans la pensée aristotélicienne. Car si le polymorphe Moha embrasse la fonction de metteur en scène de (l’amphi)théâtre dans lequel il joue lui-même, la toute-puissance de son ultime deus ex machina paraît pourtant encore lutter face au poids meurtrier d’un système raciste.
Il fallait cette langue patchwork, cette forme codée et cette dramaturgie très conduite, y compris dans ses accents complexes, pour que s’y démontre, sans forcer, la perversion plus ou moins sourde des principes fondateurs de la démocratie, qu’étudie Moha à la fac, rempart de la pensée encore préservée et lieu peu à peu ouvert à l’action politique par sa professeure. C’est parce qu’elle est riche et rigoureuse que l’écriture révèle l’appauvrissement et le dévoiement d’un langage – au sens symbolique du terme : celui d’un État schizophrène qui a organisé le contrat social rousseauiste et finit par l’anéantir, qui illégitime son pouvoir et sa violence en débordant ses propres limites, qui tue en assurant qu’il protège.





