
Sur une double motte de beurre XXL, une brochette de consommateurs qui adulent le gras. Bienvenue au supermarché Mammouth où l’on peut gagner 10 % de son poids en kit de survie : la fin du monde est proche et, une fois n’est pas coutume, celle du capitalisme avec.
Car il faut en finir avec les poncifs nauséabonds : les gros n’en sont pas l’œsophage, mais la némésis. Idée géniale au début du spectacle, deux actrices dans la salle accusent de leur doigt tendu les minces, qui sont légion, tout en félicitant les embonpoints d’un « bienvenue » militaire : pas de doute, pour l’autrice, performeuse et metteuse en scène Rébecca Chaillon, les gros – corps marginalisés, violentés – bataillent contre la norme. Super-héros malgré eux d’un monde qui s’écroule, les sept performeurs et comédiens doivent même s’organiser face à l’urgence générale, comme dans La Parabole du semeur – pas tant celle des Évangiles que celle d’Octavia Butler dont s’inspirent le titre et le pitch de La Parabole du Seum. Car la mer et les océans sont presque foutus à cause de la pollution, la canicule bat son plein, on en boirait presque l’eau de ses chaussettes faute d’eau potable… Qui voudrait encore s’empiffrer de beurre quand le monde sue à grosses gouttes ? Par chauds temps, il faut survivre : pour les marginalisés qui peinent déjà à subsister, la lutte sera certes plus dure, mais plus belle une fois l’oppression vaincue. C’est la moitié du spectacle : les performeurs, victimes révoltées d’un capitalisme à bout de souffle, sont devenus sirènes – certes enrubannées de cellophane, certes parfois recouvertes de pétrole – et les mottes de beurre, des rochers à bronzette sur l’eau. Et même si une camarade est recouverte de déchets comme par ses traumas, un nouveau monde nourri d’espoir devrait s’ouvrir… Ou pas ?
Patatras, retour chez Mammouth pour la loterie du poids sous l’égide d’une laitière à la Vermeer : une grande gagnante au ticket d’or (trop mince, évidemment) repart avec de maigres kilos de légumes dans son cabas, tandis que les autres se partagent l’excédent, appareil à gaufres compris. L’invention d’un monde post-catastrophe n’était qu’une timide parenthèse… Alors La Parabole du Seum, dont on excusait jusqu’ici les longuets préparatifs, s’écroule sur elle-même : détrompez-vous, la balance n’est pas remise à zéro – on ne fabrique pas d’hétérotopie, on n’apprend pas non plus à « demeurer dans le temps de la fin », pour reprendre Latour. Or, faute de réelle organisation politique, le groupe et le spectacle avec sont condamnés à l’itération, si ce n’est au surplace dramaturgique : une nouvelle Sisyphe glisse alors sur la motte de beurre avec son pack de survie technocapitaliste… Quand le groupe ne délire pas tout bonnement sur des considérations astrologiques – « et toi, tu es de quel signe ? » – en mêlant aux témoignages familiaux un lyrisme bien plus poussif que dans la percutante Carte noire nommée désir. Sur dix écrans télés empilés, la parabole de Rébecca, autrement mieux écrite, s’affiche en une série de versets pamphlétaires : personne ne croit les prophètes, dira-t-on ; dommage que personne au moins ne l’écoute… Et si la dernière image génialement organique renoue avec la force iconoclaste de Chaillon, on regrette au fond que l’intérêt fondamental du spectacle – des corps invisibilisés en coprésence sur un plateau, réunis pour lutter – en ait grippé l’élan dramaturgique.



