
« Un arbre est un édifice, une forêt est une cité (…) ; ce que les siècles ont construit, les hommes ne doivent pas le détruire », s’inquiétait Victor Hugo dans ses Correspondances. Voilà des métaphores, redoublées d’une injonction, qu’aurait fait siennes le spectacle de Charlotte Lagrange.
Car au cœur de l’agora quadrifrontale pensée par l’autrice et metteuse en scène, la nature ne cessera de s’élever en résistance face à un projet d’urbanisme qui entend réaménager, donc détruire, le plateau de Saclay, et dont l’avidité se drape derrière une fausse bien-pensance écologiste : faire naître une « Silicon Valley française verte ».
Après une plongée in medias res au cœur d’une consultation qui voit s’affronter l’agence d’architectes, représentée par sa cheffe, Cristiana, et les agriculteur·ices délogé·es de leurs terres, le récit progresse par l’insertion rythmée d’anamnèses, au gré de glissements de signes qui permettent la bascule spatio-temporelle. Outre le jeu sur le sensible (le son d’une démolition, qui gronde d’aujourd’hui à hier), le signe le plus fort d’un point de vue dramaturgique est la ressemblance, aux yeux de Cristiana, entre une agricultrice de 2012 et Betty, sa mère, dont l’histoire se déroule quant à elle en 1992, toutes deux victimes d’expulsion – et interprétées par la si dense Cécile Coustillac. Cette trouvaille, bien menée, permet certes de faire (ré)émerger le poids salvateur et décisif de l’intime pour réorienter les dérives sociétales collectives, et de façonner plusieurs portraits nuancés – celui de Cristiana en tête, de l’adolescente qu’elle était à l’adulte qu’elle est devenue. Mais aussi, et c’est malgré tout le plus intéressant, elle permet d’historiciser le mécanisme d’expulsion, du moins sur deux décennies, et de remonter le fil de la violence sociale pour mettre au jour sa reproduction. D’un immeuble parisien bientôt démoli dans les années 1990 aux champs agricoles du plateau de Saclay bientôt meurtris vingt après, il n’y a qu’un seul et même geste capitaliste : l’invisibilisation des plus précaires au profit d’un soi-disant progrès, parfois opérée par celles et ceux (Cristiana ici, donc) qui en ont été un jour, précisément, les victimes.
Dans la veine du théâtre de Magali Mougel (avec Lichen, entre autres), le poétique, tant linguistique que plastique, après avoir été plus ou moins latent, finit par faire nette effraction dans les blessures du réalisme. Échappées célestes pour oublier ce qui s’effondre et enracinements de fleurs farouches dans le béton pour mieux le pirater, juste symbolisé au sol par un quadrillage aux matières efficaces (plexiglas et de métal), sont autant de paysages salvateurs pour personnages en marge, telle Betty, sorcière des temps modernes. Et parce qu’il aurait été regrettable d’en rester aux seules visions ou utopies, Charlotte Lagrange convoque in fine un motif récurrent – peut-être un topos à venir ? – dans les récits manquants, trouvé aussi chez l’auteur Esteban Okbi récemment (Warda) : l’embrasement. Celui du projet architectural initial de Cristiana, métonymie d’un système à incendier pour inventer une tangente dans ses flammes.





