
Extrait de l’émission « Les Choses » du 13 février 2026, avec Mathias Daval, Pierre Lesquelen, Mariane de Douhet et Milène Lang.
A retrouver en intégralité sur YouTube.
Neuvième long-métrage de la réalisatrice américaine Kelly Reichardt, après First Cow et Showing Up, The Mastermind se déroule en 1970 dans une petite ville du Massachussetts. James Mooney, un père de famille au chômage (joué par Josh O’Connor), organise le braquage d’un musée. Il prépare un vol de tableaux qu’il souhaite revendre, sans qu’on sache très bien comment il compte s’y prendre. Après avoir réuni trois complices, dont l’un se défile le jour même du braquage, il met à exécution son plan, qui fonctionne plus ou moins bien jusqu’au moment où l’un de ses acolytes se fait arrêter et le balance à la police…
Pierre Lesquelen : un beau film, mais une expérience de spectateur ambiguë
« C’est toujours bien de voir les films de Kelly Reichardt au cinéma, parce qu’on a l’impression de toucher les choses avec elle, c’est une réalisatrice du concret. On le dit souvent et c’est encore le cas ici. L’ennui est absent, quand bien même il ne se passe pas grand chose. » Pierre Lesquelen trouve la première scène magnifique : « On est dans ce musée, il y a le héros et ses enfants. D’ailleurs on ne comprend pas très bien au début si ce sont ses enfants ou pas, si l’enfant fait diversion. Ce que ça met en scène c’est que l’enfant de l’histoire, c’est lui. » Si Pierre Lesquelen trouve que c’est un beau film, il émet quelques réserves sur son expérience de spectateur. « La presse a beaucoup parlé de l’énigme du comportement de cet homme qui vole, on ne sait pas très bien pourquoi, ses motivations ne sont jamais explicitées, et en même temps, je trouve qu’il y a quelque chose qui contrebalance un peu ce réalisme profond du film, il y a une sorte de de discours indirect, de dimension allégorique, parce qu’on est dans les années soixante-dix. On comprend le contexte, une société abattue, la répression policière notamment. Cette époque peut aussi faire penser à l’Amérique contemporaine par certains égards. » Pierre Lesquelen admet avoir un problème avec les personnages creux : « Une fois que je me suis raconté quelque chose, j’ai du mal à voir le film autrement. Je me suis dit que c’était une sorte de de petite résistance passive contre l’ennui, contre la résignation ambiante. Cet homme va voler un peu la beauté du monde, la seule beauté, peut-être, qu’il reste. Mais en dehors de ça, mon expérience intellectuelle a été assez limitée. Le héros est dans une forme de résistance, mais dans une résistance complètement poétique et improductive. Il est à la fois l’opposant, par son goût pour l’art, et le produit du système. Politiquement, je trouve que le film est assez clair. »
Mariane de Douhet : un film d’atmosphère plus que de narration
« C’est un film qui m’a fait l’effet d’un vieux jean délavé, dans lequel on est plutôt bien, mais dont on se demande si on va pas l’enlever parce que quand même il est un peu trop fade, un peu trop passé. Je me suis un peu ennuyée, mais ça me dérange pas de m’ennuyer au cinéma, et j’apprécie cette lenteur, cette décantation de l’ennui. » Un plan en particulier a saisi notre critique : « Celui de la porcherie, avec ce cadrage sur l’échelle, sur les jambes, comme un tableau. » Mais elle émet un certain nombre de réserves : « Cette lente dérive d’un pied nickelé un peu foireux, qui est tout en subtilité, tout en demi-teinte, m’a un peu frustrée. Bien sûr, il y a le caractère très énigmatique de sa vie, mais je trouve que le film ne radicalise rien. Il en ressort une certaine fadeur. Pour moi c’est un film d’atmosphère plus que de narration. » Mariane de Douhet commente la bande-son dont le jazz « détient une vigueur que le héros n’a pas. Les miettes d’énergie qu’on trouve dans le film viennent de la musique complètement contrastée avec l’inconsistance des personnages. Ils sont tous quand même un peu apathiques : le gardien de musée, la femme du héros, jouée par Alana Haim, qui ne s’énerve jamais, et même le couple d’amis de James. » Mariane de Douhet conclut que, même si elle admet qu’il y a une lecture assez politique, elle ne sait pas très bien de quoi parle ce film.
Milène Lang : déconstruction du cinéma hollywoodien
Milène Lang s’est également un peu ennuyée, mais a accepté totalement l’ennui en se disant que c’est un film qui cherche à déconstruire les super productions américaines qu’on est habitué à voir au cinéma lorsque il s’agit de de mettre en scène des braquages, et notamment d’œuvres d’art, comme Monuments Men qui sort toute l’armada hollywoodienne pour en faire un film à sensation. « Finalement, est-ce que ce n’est pas un geste politique extrêmement fort que de dire : en réalité, il peut ne rien se passer, ils peuvent complètement rater leur braquage. » Milène Lang dit avoir été « transportée par la bande-son » et n’est pas tout à fait d’accord sur le fait qu’il n’y ait aucune réponse sur le personnage : « Il y a quelques petits indices, on finit par découvrir que c’est un ancien doctorant en histoire de l’art. C’est aussi une manière de parler de la situation actuelle, du monde universitaire et de la censure des artistes. »
Mathias Daval : un film critique sur le décalage avec le monde
Mathias Daval rappelle que le film reprend les tropes du film de braquage en trois séquences : préparation, braquage et cavale. « Sauf que là Kelly Reichardt expédie rapidement le braquage lui-même au profit de la cavale, qui est une espèce de long flottement de ce héros un peu loser. La réalisatrice reconstruit la narration classique. » Pour lui, le film est assez symptomatique de ce clivage qui peut exister parfois entre l’ennui qu’on peut ressentir comme spectateur et l’intérêt qu’il y a à l’analyse critique d’un film. « C’est un film qui ouvre mille analyses sémiologique et interprétatives, mais dont le pur plaisir de spectateur a été pour moi relativement modéré. » Mathias Daval n’est pas d’accord avec le titre de la critique des Inrocks « Vrai éloge de la lose ». Il trouve au contraire que le film est une critique de ces individus en décalage avec le monde qui les entoure. « C’est un type qui est quand même en décalage avec tout, avec sa famille, avec la vie politique même, avec lui-même. En cela il y a une dimension politique intéressante. Je le rapprocherai d’un autre héros, Pat, joué par Di Caprio, dans Une bataille après l’autre de Paul Thomas Anderson. Sauf que Pat finit par accomplir des choses alors que James a juste ce côté pathétique. La réalité lui glisse entre les doigts ». Mathias Daval se demande si le véritable loser, c’est celui qui perd, ou plutôt celui qui ne veut pas participer au jeu qu’on veut lui faire jouer.




