
« Il y a quelque chose de plus vaste que la mémoire de l’esprit ; il y a le profond souvenir ancré dans la matière du corps » écrit Camille de Toledo dans son livre, Thésée, une vie nouvelle (Verdier, 2020) qui interroge le suicide de son frère et la puissance de l’épigénétique.
Tout commence avec le geste du frère (Jérôme) que l’on retrouve pendu à trente trois ans. Sa mère mourra quelques années plus tard, le jour exact de la date de naissance de son fils. Et puis le père tombera malade. Dernier survivant de la famille, le second, Thésée, pose ses valises à Berlin, pour fuir loin et essayer de rester parmi les vivants. Mais il est temps d’ouvrir la valise des archives pour comprendre. L’histoire de son frère le hante, il plonge dans le labyrinthe de sa mémoire, dans les photos de famille, dans le moindre signe des ancêtres, en tournant en rond autour d’une question lancinante, qui pèse notamment sur son dos : « Qui commet le meurtre d’un homme qui se tue ? » Pourquoi Jérôme s’est-il suicidé alors qu’il avait promis à son frère qu’il ne le ferait pas ? Pour Toledo, l’écrivain qui a perdu son frère, le suicide n’est ni le geste autodestructeur qui tranche dans le social (Emile Durkheim), ni cet acte d’autodétermination suprême (Albert Camus), il s’inscrit davantage dans les traumas de nos corps-mémoires, jusqu’à « quatorze générations » écrit-il. Comment sortir de la douleur ? En écrivant ? Son livre est une enquête sur deux frères, nés en Turquie, Nassim et Talmaï (suicidé), sur les deux fils de Talmaï, Nathaniel et Oved (mort à onze ans), sur la fille de Nathaniel, Esther (la mère de Thésée) – marié à Gatsby, son père.
Quand on demande à Valérie Dreville si un tel livre peut faire théâtre, sa réponse est immédiate : « Oui, parce que c’est une voix qui parle aux disparus. » L’actrice est à l’origine du projet. Pour le mener à bien, elle a appelé le metteur en scène Guy Cassiers avec lequel elle avait déjà travaillé. Ils ont créé ensemble un dispositif visuel de projections de photographies (Toledo, son frère, leurs deux parents) qui se mêlent en direct aux visages de l’actrice. « Le texte est une matière que nous explorons avec le spectacle » indique Cassiers. Dramaturgiquement, Valérie n’est pas Camille, qui lui-même n’est pas, exactement, son narrateur, Thésée. Le spectacle avance comme le livre : il agence des voix-fragments, comme s’il nous engageait à remettre en ordre les pièces du puzzle familial cassé. On voyage à l’intérieur de la tête de Valérie-Thésée-Camille et c’est ce qui est le plus réussi. La mémoire joue avec l’imagination, le vrai avec le faux, puisque sur l’écran ce sont de vraies photographies. Il faut toute la force et toute la retenue de l’une des plus grandes actrices du théâtre français, Valérie Dreville, pour plonger, sans jamais tomber dans le pathos, dans cette émotion du dire, qui est le propre du livre de Toledo. Elle réussit à faire entendre les formes du livre (la narration, le poème, l’archive ou le journal intime) pour donner une voix aux disparus. Et c’est alors le vieux rêve du théâtre qu’elle donne à voir. Les mots ouvrent enfin des portes dans nos imaginaires assoupis ou paresseux. On songe au travail de Régy, de Tanguy ou de Lupa, et à tout ce théâtre qui dialogue avec l’invisible. Dans un monde qui se concentre sur le visible, la proposition ne manque pas d’audace. Car il revient, sur la pointe des pieds, le frère disparu, pendant le temps de la représentation, grâce à la voix de Dreville.




