24 mars 2026

This machine kills fascists

Patatas fritas falsas
Agnés Mateus | Quim Tarrida
© Lila Marsans

Avec Patatas fritas falsas, Agnés Mateus et Quim Tarrida proposent de regarder le fascisme en face. Dans une forme qui emprunte au cabaret, les deux artistes catalans se refusent à faire des fascistes des fantômes enfouis dans une mémoire conciliante et volontiers partielle.

Actuel, le spectacle sonne comme un appel sans complaisance à désobéir et se révolter contre un ordre du monde néolibéral, capitaliste et impérialiste qui attise la haine, fait son beurre sur le sang de ses victimes et exerce une violence dangereuse et mortifère. En s’ouvrant sur un immense drapeau de l’Espagne franquiste flottant au vent, envahissant l’espace scénique autant que l’expérience des spectateurices, le spectacle est placé d’emblée sous le signe d’une certaine la radicalité, celle de rappeler des évidences que la percée des différents partis d’extrême droite – quel que soit leur déguisement plus ou moins réussi d’ailleurs – confirment à chaque nouvelle élection. Alors même qu’une  forme de lassitude finit par devenir friable dans le public, l’ouverture pousse encore plus loin la confrontation avec la réalité du fascisme contemporain. Seule en scène, Agnés Mateus vocifère, écume blanche à la bouche comme un chien enragé sur le point de mordre sa prochaine victime, toutes les phrases pernicieuses de la novlangue de l’individualisme capitaliste qui imprègne nos conversations – même les plus banales – et qui nous installe dans un confort petit-bourgeois n’épargnant personne, pas même les artistes. Tout s’achète, y compris la paix.

Saturant peu à peu la forme de ces phrases mille fois entendues, le spectacle souligne la persistance et la recrudescence du fascisme dans notre société. Dans un nouveau tableau, la marionnette de Franco, mort depuis plus de cinquante ans, dialogue alors avec celle de Marine Le Pen autant qu’avec la politique d’Emmanuel Macron, marquée notamment par la loi immigration. Comme un vautour rôderait autour de nouveaux charniers, fruits d’un sacrifice humain sur l’autel du grand capital, l’aigle fasciste se pare de paillettes et strass lorsqu’il est en pleine lumière, à l’instar de la tenue de cabaret que revêt Agnés Mateus lorsqu’elle distribue, en magnat de la finance attendant contreparties et renvois d’ascenseur de la part de puissances amies, des billets de banque à certain·es spectateurices dans la public. Pourtant, dans cette construction qui gagne peu à peu en puissance, aucune place n’est donnée à la résignation ni à l’abattement : seule demeure, comme une nécessité, la désobéissance face aux mécanismes confortables du capitalisme et face aux institutions, par trop souvent complices. C’est le sens même de cette machine à laver et de cette maquette de céramique éclatées à coups de maillet à la fin du spectacle. This machine – definitely – kills fascists.

Milène Lang

Milène Lang

Agrégée de lettres modernes, enseignante et doctorante en littérature comparée, Milène Lang a collaboré avec le média culturel Zone Critique dans la rubrique « Spectacle vivant » et elle alimente le blog « La Partie des Critiques » sur Le Club Mediapart.

I/O n°117

IO n°117

PODCAST

Offre de stage

ANNONCE

À LIRE

CND
Théâtre public

FACEBOOK

Derniers articles de Milène Lang

Mala canso au féminin : le désamour, la poésie

Dans Vudú (3318) Blixen, Angélica Liddell livre, en cinq tableaux au chromatisme intense, une dense mala canso féminine, où les mots, chargés comme des pistolets, lient amour, écriture et violence. Convoquant le souvenir de celui qui l’a trahie, la Catalane invoque la force démiurgique et rédemptrice de la littérature comme
5 avril 2026

Perforer la violence

Intitulant son dernier spectacle Oedipe Roi, Eddy D’aranjo fait de la pièce éponyme de Sophocle, aux origines de la littérature occidentale, le terreau d’une exploration – entre l’enquête sociologique, l’essai théorico-politique et la transe visuelle – sur l’inceste et la loi du silence, implacable et destructrice, sur laquelle il repose et
17 février 2026

Le désir, matière vibrante

Avec Les Ailes du désir, Othman Louati signe une partition unique et aérienne directement inspirée du film éponyme de Wim Wenders sorti en salles en 1987. Au plateau, anges et marionnettes se mêlent et se confondent pour donner à voir toute la fragilité – comme celle d’une plume – d’être humain,
15 février 2026

Godard à part

Avec Sauve qui peut (la révolution), la Cie Roland Furieux livre un spectacle protéiforme adapté du roman éponyme de Thierry Froger paru en 2016. Alliant musique, cinéma et théâtre, les quatre épisodes qui constituent le spectacle sont autant de manières de creuser les multiples facettes du cinéaste tout révolutionnaire de
11 février 2026

Le théâtre comme machine désirante

Popanz, porté par la compagnie La feinte et dans une mise en scène d’Ivan Márquez, fait de la riche et dense matière littéraire convoquée l’occasion d’une machinerie théâtrale, aussi ludique que profonde, pour interroger les notions de récit, de fiction, de vrai et de faux. Sans tarder, et avant même
5 février 2026