
Dix ans après son adaptation de 2666, le roman-somme de Roberto Bolaño, Julien Gosselin pénètre à nouveau, avec Maldoror, la dense forêt labyrinthique que constitue l’œuvre du Chilien. Pendant près de six heures, il invoque, dans la cour d’honneur du palais des Papes, une vaste galerie de personnages, comme autant de masques et de noms d’un mal sourd et néantisant, avatars et avortons d’une littérature malade, voyou et criminelle.
Voir exige un acte de volonté : si la littérature nécessite une entrée les talons en arrière, comme l’indiquent les premières lignes de l’œuvre de Lautréamont, donnant son titre au spectacle de Gosselin et projetées sur un immense écran noir qui surplombe le plateau, elle est aussi une plongée les yeux grands ouverts dans la mer(de). Au risque d’en ressortir les yeux injectés de sang. Portée par la dramaturgie d’Eddy D’aranjo et de Marie-José Malis, ciselée comme un couteau tranchant, la pièce recompose une œuvre inédite à partir de certains des romans courts ou nouvelles de Roberto Bolaño, d’Étoile distante à Nocturne du Chili, en passant par « Le Policier des souris », Amuleto, son vibrant testament littéraire « Littérature + maladie = maladie » ou par sa dernière interview accordée au magazine Playboy en 2003. Les personnages, portés par une troupe en partie renouvelée par la présence de jeunes acteurices, apparaissent, s’éclipsent, se consument et reviennent sous un autre nom ou dans une autre langue, de l’espagnol à l’italien en passant par l’allemand et le portugais. Car derrière chaque phrase, habilement isolée puis reconfigurée, de l’œuvre du Chilien se lit, sans conteste, le plaisir du metteur en scène et des acteurices à devenir les passeurs d’un texte qui prend aux tripes et aux viscères, qui tire hors des bas-fonds ou appelle des quatre coins du monde, sans complaisance ni hiérarchie : l’Europe, l’Amérique latine, l’invention européenne du crime de masse, l’exil, les dictatures.
Travaillée par la question de l’origine du mal, tournant autour de ce centre toujours-déjà inatteignable, l’œuvre de Bolaño démasque une figure encore trop souvent sanctifiée et glorifiée de l’artiste. Toute la première partie du spectacle multiplie les regards et les points de vue, grâce aux ballets des écrans et des caméras, sur ces écrivains fictifs qui ont trempé, d’une manière plus ou moins assumée, dans le nazisme et qui constituent la contre-anthologie littéraire de La Littérature nazie en Amérique parue en 1996. Alors que les images d’archives de défilés de bottes et chemises noires sous les drapeaux nazis apparaissent comme des flashs de plus en plus persistants sur les écrans et les rétines des spectateurices, le spectacle parle des fascismes contemporains ou de notre société sans céder ni au didactisme ni à un militantisme didascalique, mais en assumant la puissance révolutionnaire de la littérature, de l’acte poétique. Car pour Bolaño, comme pour les surréalistes avant lui qui avaient vu en Lautréamont leur prophète, la littérature est une pratique. La présence massive d’écrans qui projettent les images de Jérémie Bernaert et Pierre-Martin Oriol multiplie et décuple les regards, elle pousse à voir ailleurs, à voir autrement et à voir l’autre, sans jamais pouvoir échapper à sa présence ni l’éviter. Invité à investir le plateau où des cages démultiplient, fractionnent et éclatent la scène et les quatrièmes murs, la fiction se mêle au réel, les personnages aux spectateurices, les paroles de Bolaño aux commentaires et aux regards échangés par le public. Mettant en abyme la définition que le Chilien donnait du lecteur comme d’un détective toujours sur les traces d’une énigme qu’il poursuit ou manque, le spectateur devient partie intégrante de cette machine qu’on aimerait ne jamais voir s’arrêter. Alors que le spectacle s’achève sur la même image que celle qui l’ouvrait, lorsque le poète choisissait de s’engloutir dans les souterrains en empruntant le puits sous la scène, il est près de 4 heures. Le public quitte la cour d’honneur. Il s’engloutit dans la nuit souterraine des ruelles avignonnaises, encore habité et envahi par les basses sourdes et intranquilles de Guillaume Bachelé et Maxence Vandevelde, par les images et par les fantômes et phrases convoqués, tournant en rond et dévorés par ce feu réalviscéraliste d’un Maldoror où la littérature se pastiche dans la vie. L’aurore n’est pas encore là, elle est une promesse et un pari. C’est l’acte de volonté de celui qui accepte de voir le soleil se lever sans céder au sommeil dogmatique ni au pessimisme d’un nihilisme qui n’aurait pas reçu la leçon de Nietzsche, grand poète du Soleil et de la mort de Dieu.



