
Après J.C. (2019), et avant Pedro (2025), voici Céline (2023). Soit le deuxième volet de la trilogie créée par la metteuse en scène Juliette Navis, qui ausculte les figures « conquérantes » de la culture pop, les travaille au corps pour en réveiller la vulnérabilité. Dans ce seule-en-scène, la talentueuse Laure Mathis creuse le tombeau de Céline Dion, dans une forme qui ose chercher, mais manque quelque peu sa fin.
C’est une Céline qui ressemble étrangement à l’autre Céline, « la » Dion, avec sa chevelure blonde, ses bottines et son justaucorps bleu qui valent pour signes. Pourtant ce n’est pas elle. Mais parfois si. Affublée d’une carriole, elle est surtout la conteuse de l’histoire de la star, désormais agonisante, oubliée, esseulée. Très ingénieux parti pris narratif que ces décalages d’espace-temps et de point de vue, pour d’emblée déréaliser ce qui, de toute façon, n’est pas une biographie ni même vraiment un pastiche.
De fait, en témoigne la deuxième partie, la meilleure, anti-spectaculaire mais véritable performance au burlesque jouissif. La comédienne condense la vie adulte de la chanteuse québécoise en une interminable « phrase » à la fois gestuelle et langagière, parfaitement tenue sur la longueur, tout en dépliant le canevas des shows « dionesques » pour en révéler les ossatures. Se joue là quelque chose d’un chiasme : si la vie scénique, contaminant l’intime, est décharnée, c’est pour que brille à son tour la chair, la vraie, celle qui ne ment pas. Sous le sublime, le trivial bien sûr. Un corps mis à mal, consommé par son image et roulé par le temps qui ne se prend pas, un corps qui rampe, se plie, accouche, reperforme, se démembre. Un corps bien vivant, donc en pente vers sa mort, et sûrement plus rapidement que les autres par excès d’ego. Ce fil du pourrissement parcourt la dramaturgie de ce spectacle en trois parties, chacune valant à différents degrés de vanité rappelant à « la » Dion son issue – y compris dans la première, celle des commencements, soudainement trouée par une large bifurcation comique, sorte de cours de biologie fantasmé sur notre lente décomposition post-mortem. Des parties qui se répondent par une cohérence de signes – le syntagme premier (la « grotte » de l’enfance) concrétisé plus tard par son image scénique (la bâche dressée en parois matricielles, lieu de mort autant que de renaissance), la symbolique du corps rampant, un tropisme pour l’eau sous toutes ses formes.
Surtout, on sait gré à la forme elle-même de chercher, de tendre à son propre amenuisement. La première partie est un ovni, très gonflée, hésite – et le sait, car elle s’observe – entre stand-up, totale impro, théâtre, puis glisse vers le conte, le tout parfois un peu à ses dépens. Avant que s’atteigne un acmé avec la deuxième partie qui, par essence, contient déjà en germe son épuisement. Ce que matérialise en effet la dernière, celle de la régénération, en choisissant finalement un seul et unique dispositif : la concrétisation du conte du début. Mais peut-être celui-ci – alors que semblait s’ouvrir une autre voie très juste – est-il trop soudainement évident, confortable. Un décor, un jeu d’ombres, une vie aquatique sonore, et un corps qui pénètre dans le noyau de la terre. Pas assez radical de finir ainsi, avec ces esquisses de théâtre paradoxalement cosmétiques. Alors que cette ultime séquence pourrait pousser encore davantage l’inconfort, maintenant que Laure Mathis, désapprêtée, nous a dérobé magnifiquement tout ce qu’elle nous a donné, le trop-plein et son essoufflement, ne nous cajole plus à coups de « ma p’tite Colonnes » (le nom du théâtre), et a tué la bête de scène pour lui rendre sa chair friable.



