
Le théâtre du travail n’a-t-il pas trop vécu ? Nous arrivons au spectacle de Francesco Alberici, qui veut mettre en scène la vampirisation de son frère Pietro par une multinationale, avec la crainte d’une énième forme édifiante et pédagogique sur le sujet. Fort heureusement, l’artiste italien partage notre inquiétude et la déjoue : il déploie un spectacle génial, ludique et réflexif, sur la possibilité de transcender l’aliénation par le théâtre.
« Offrir à mon frère une façon de se racheter » : voilà l’intention première de Daniele, qui donne sa persona à un autre acteur et qui enfile les habits de Pietro, pour mieux réduire la distance qui l’a séparé de son frère – un rêve cathartique qui s’avèrera illusoire. Un frère aux velléités artistiques – pianistiques – désavouées au profit d’une carrière rassurante d’ingénieur. La première partie de Bidibibodibiboo (titre inspiré d’une œuvre d’art désespérée, montrant un écureuil suicidé sur une table en Formica) est une sublimation quasi performative de cette vie morose. L’immense plateau blanc du Maillon strasbourgeois transforme les décors où l’existence de Pietro s’est déposée (la machine à café de la grande entreprise, notamment) en installations plastiques qui surgissent comme par miracle de grands cartons. Et Daniele tient toutes ses promesses : son théâtre n’a rien d’un journalisme d’investigation mais tout d’un réalisme alternatif – très brechtien dans son désir d’ouvrir des possibles, de contester par l’art le cruel destin. Le piano remisé par Pietro occupe alors le premier plan, et la comédie musicale vient progressivement emporter les reconstituions prosaïques.
Voilà donc « une belle pièce avec une certaine délicatesse », une œuvre hybride et réparatrice qui aurait pu largement nous satisfaire. Mais Pietro n’est pas de cet avis. Le voici qui fait irruption dans l’œuvre magnifiante mais possiblement condescendante de Daniele. La belle pièce que nous venons de voir ne surligne-t-elle pas sa condition supposée de raté ? Ne fantasme-t-elle pas, depuis son point de vue biaisé d’artiste exalté, une vie de musique qu’il n’a peut-être pas voulue viscéralement ? Malgré sa dramaturgie fictionnelle et volontiers malicieuse, Bidibibodibiboo aménage de puissants effets de réel et une déconstruction décapante de la représentation. Et sa force marxiste ne réside ni dans sa dénonciation, ni dans sa transfiguration illusoirement émancipante de la vie de Pietro, mais dans sa capacité à faire apparaître l’homme tel qu’en lui-même — dans sa dignité inaliénable d’individu qui résiste finalement à toute théâtralisation. Les écritures théâtrales qui cherchent à être piétinées par leurs propres personnages en haine d’auteur·rice – comme La Chambre de l’écrivain de Marc Lainé, récemment – aboutissent souvent à des déconstructions théoriques et elles-mêmes très fictionnelles de leur protagoniste. Par la grande intelligence dramaturgique et esthétique de son théâtre, qui met tout au présent et maintient alors un trouble et une vitalité permanents, Francesco Alberici atteint cet idéal. Aussi parce que Bidibibodibiboo ne s’enlise pas dans un ludique complaisant, et que son deuxième acte ne vient pas renier totalement la pertinence théâtrale et politique du premier.
Et lorsqu’un pianiste professionnel vient finalement interpréter un morceau devant les deux frères réunis – une étude, et non une nocturne métaphysique – le spectacle incarne magnifiquement son hypothèse déchirante sur l’existence : rien n’est longtemps qu’un jeu dans la vie ; tout, jusqu’aux plus beaux rêves artistiques, devient travail.



