
D’Une chose vraie, co-écrit et mis en scène par Romain Gneouchev, on se souviendra du corps d’Ysanis Padonou, qui se crispe lentement au rythme de sa voix, douloureuse, s’amenuisant jusqu’à devenir quasi inaudible. Voilà l’image indélébile, qui performe la décrépitude physique et verbale causée par la maladie héréditaire d’Huntington, forme dérivée d’Alzheimer, dont la comédienne est atteinte. Voilà l’image, trop tardive et trop courte, qui aurait pu ouvrir un axe très fécond pour ce spectacle tripartite, qui pense sa forme et son existence dans un jeu de répétition-altération.
Avant cela, dans la première partie, la comédienne nous aura exposé, dans un écrin blanc et d’une voix claire antispectaculaires, les symptômes cognitifs et moteurs de son trouble. Parmi eux, l’altération de la mémoire, qui l’empêche d’exercer correctement son métier. Le spectacle tient alors sur un fil, suspendu à cette oreillette qui pallie les oublis de la comédienne en lui dictant son texte. À tout instant, peut surgir la possibilité d’un arrêt, ou du moins d’une latence, ce qui réancre infiniment l’acte théâtral dans le présent. Éphémère certes, et pourtant si puissant, en ce qu’il est un défi lancé au temps faisant progresser inexorablement la jeune femme vers sa dégénérescence, y compris dans sa vie scénique. Paradoxalement, la théâtralité est la plus réussie lorsqu’elle est l’objet de ces interrogations méta verbalisées, qui dessinent une aporie en disant autant son impossibilité – si l’oreillette est absente – que sa surpossibilité – Ysanis Padonou imagine en effet qu’elle aurait un double fictionnel pour s’emparer de son histoire au plateau. Moins efficiente, en effet, est la plongée autobiographique faite de parallélismes tissés entre le milieu médical, auquel se confrontent la fille et sa mère, elle-même malade, et le milieu théâtral, dans lequel s’échappe la première, qui entendent démontrer le même racisme abject qui y sévit.
Mais si jusque-là la volonté méta se justifiait, elle dissone en revanche totalement dans la seconde partie en ce qu’elle semble, à l’inverse, servir de justification. La comédienne prend la voix du metteur en scène (ou bien celui-ci cherche-t-il à s’incarner dans celle-là ?) pour raconter la naissance de ce projet commun, certainement vraie, quoiqu’un peu alambiquée. Mais plutôt que de palper la vulnérabilité du spectacle pour qu’éclate sa nécessité, comme précédemment, cette séquence au contraire le verrouille. Avec lui s’asphyxient la recherche dramaturgique – la répétition altérée des symptômes et celle du double fictionnel d’Ysanis, qu’on apprend être en fait l’idée première de Romain Gneouchev – et la comédienne elle-même, qui y perd, au fond, sa voix, malgré le ton ironique insufflé. Meilleure est alors la dernière partie, si l’on excepte le didactisme appuyé et malvenu qui joue avec notre propre mémoire (« Vous vous souvenez, dans la première partie… »). Présences jusque-là silencieuses, les objets personnels (dont une ordonnance, des balles de tennis, un patin à roulettes…) qui parsèment le plateau voient leur charge mémorielle activée et leur potentiel théâtral interrogé. Non sans que, d’abord, la comédienne semble trouer le canevas serré qu’elle a participé à écrire, et cherche dans et par son propre corps l’originel, celui de son grand-père, le premier rongé par les symptômes de la maladie. En trouvant là la chose vraie.



