4 janvier 2026

Un clown passe

Karabistouille
Pierre Di Prima | Olivier Labiche
DR

Bien sûr, il a son nez rouge et ses chaussures démesurées, sa démarche foutraque et immédiatement sympathique, laquelle déclenche un tonitruant rire ventral, rabelaisien, chez la jeune spectatrice qui nous accompagne. Karabistouille n’a même pas encore ouvert la bouche, déplaçant sa silhouette pataude et ahurie, accompagné de son attelage – une cohorte de valises au contenu incertain, une fleur, Margarita, fidèle compagne d’aventures et de tribulations -, que les enfants déjà se tordent et en redemandent, euphorisés par ce clown tendance stoïcien goguenard dont l’amateurisme des tours de magie, cocassement approximatifs (un livre prend feu, un guéridon s’envole, un éléphant en peluche s’agrandit) n’entame ni son enthousiasme ni son élégance poétique (celle d’être capable de rire de n’importe quel fracas). La joie hirsute et décalée, l’accent italien de l’apprenti magicien, lequel fait chanter la moindre de ses phrases, laissent planer le sentiment divinement enfantin qu’au fond, rien n’est grave. Tant pis si la baguette magique se casse en pleine démonstration.

Le clown chaotique peut compter sur l’inébranlable présence de sa fleur. Leur relation n’est pas sans rappeler celle du Petit prince a sa rose, celle de deux solitudes aimantées pour supporter sans les résoudre des questions existentielles. La poésie du peu, du presque, sur laquelle repose ce spectacle est inversement proportionnelle à sa grande générosité : en particulier dans la façon dont ce clown s’adresse aux enfants, en les écoutant. Karabistouille conjugue bulles de savons et bouffonneries, gag et délicatesse ; cocasseries truculentes du clown et expression ténue de ses émotions ; sa drôlerie émaillée de mélancolie suggère avec subtilité la complexité des sentiments, leur mélange impur dont l’enfance, on aime à le croire, est un territoire préservé. Gageons que c’est un spectacle qu’adouberait Montaigne, en ce que chez son jeune public captivé, il allume un feu davantage qu’il ne remplit un vase. Sur scène, ce je-ne-sais-quoi d’écart avec le réel qui auréole les clowns fait s’interroger et rire les enfants à gorge déployée.

I/O n°117

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