(c) Christophe Raynaud de Lage

Plus de vingt ans après sa disparition, l’autrice Sarah Kane, figure emblématique de la scène théâtrale britannique des années 1990, fait son entrée à la Comédie-Française avec une pièce qui résonne encore cruellement avec le monde d’aujourd’hui.

Depuis quelques années, sous l’impulsion de Muriel Mayette-Holtz puis d’Eric Ruf, le théâtre qu’on appelle encore la “Maison de Molière” a entamé un grand dépoussiérage de son image, en s’ouvrant au cinéma — on pense au très récent film “Guermantes”, de Christophe Honoré, qui retrace la naissance avortée de son spectacle en pleine sidération face à la crise sanitaire qui démarre, ou à la série de téléfilms réalisés pour Arte par, entre autres, Arnaud Desplechin ou Vincent Macaigne  — mais aussi aux auteur·ices contemporain·es. Pour Simon Delétang, monter “Anéantis” était un rêve de toujours ou presque, en dépit de — ou grâce à, qui sait — la difficulté centrale que représente la représentation d’une violence crue et difficilement soutenable. Alors à la question “comment faire ?”, la mise en scène répond “eh bien ne faisons pas”. Puisqu’il n’est pas possible de montrer le cannibalisme, l’énucléation, sans verser dans le grand-guignol et les litres de faux sang, ne montrons rien et laissons le public se faire ses propres images. Rien n’est montré et tout est dit, à travers une voix off lisant les didascalies. L’effet est immédiat : le rire gras, de gêne ou de bêtise, est court-circuité par la privation visuelle que nous impose le metteur en scène, et laisse place à une terreur froide : les images que nous convoquerons, nous en serons les seul·es responsables.

Débarrassée de la question de la représentation de la violence, la pièce de Sarah Kane se recentre sur le langage, et sur les voix des interprètes. A la violence des mots s’oppose la froideur presque clinique des corps, rendant le tout à la fois bien plus intéressant mais aussi beaucoup plus âpre, ardu pour le public, de plus en plus à mesure qu’avance la pièce et que les points de repère se dérobent. Pour un peu que les spectateur·ices acceptent de se laisser entraîner, l’effet est saisissant : alors que la disposition du plateau du Studio donne une très forte impression de quatrième mur en encastrant la scène comme dans une boîte, Simon Delétang place le public au cœur de sa mise en scène en en faisant le quatrième acteur du spectacle.

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