Éloge de la trahison

Les Bonimenteurs
Par

© Marc Domage

Le dispositif des « Bonimenteurs » est simple à s’y méprendre : chaises et pupitres accessoirisés, quelques rasants et un écran translucide qui sépare en deux l’espace et le groupe des trois personnages éponymes : un interprète musicien (Jonathan Capdevielle, dont on connaît l’appétence musicale) et deux musiciens interprètes (Arthur B. Gillette et Jennifer Eliz Hutt). Sur l’écran : le film « Suspiria » de Dario Argento, chef-d’oeuvre visuel dans la pure tradition du giallo — ce genre qui combine horreur, érotisme et thriller, dont l’Italie a la clé. Mais le son est coupé : ce sont eux, les bonimenteurs, qui improvisent d’autres dialogues et prêtent des intentions insoupçonnées aux protagonistes. Un jeu pour les enfants sur le principe : bruitages rigolards et répliques cocasses s’enchaînent à tire-larigot… On se croirait dans une soirée entre copains, mais version pro : ici, l’improvisation est cadrée, les galéjades sont millimétrées. 

En filigrane, « Les Bonimenteurs » n’a d’enfantin que le principe, puisque le doublage sert à mettre en lumière l’intérêt politique de « Suspiria », qui figure une école de danse matriarcale, dans laquelle les hommes sont relégués au second plan (enfants, prétendants, laquais). Cependant, le film ne va pas assez loin pour Jonathan Capdevielle — notamment parce que le réalisateur reste un homme : la direction féminine est un mirage de la fiction ; la vraie direction (et donc la domination), elle, est masculine. Il faut donc couper court à la projection et à la domination : la guilde des sorcières (qui n’existe que dans le regard du réalisateur italien) est remplacée par une scène de mutilation d’un interprète, dont le style gore se fond dans l’univers du film. 

Sans doute l’impasse des « Bonimenteurs » réside dans le fait que « Suspiria » n’a jamais voulu interroger les rapports de domination : le film fut une prouesse esthétique en 1977 (et encore aujourd’hui !), mais il ne dit pas grand-chose de l’exercice du pouvoir. Du coup, Capdevielle est contraint d’insister lourdement sur la question politique afin d’ouvrir la voie à son propos — notamment grâce à un procédé de name-dropping, qui a au moins l’honnêteté de rappeler que le théâtre est un monde en vase clos : les personnages du film prennent en effet les traits de chorégraphes et performers contemporains (La Ribot, Mathilde Monnier, Jan Fabre, Théo Mercier…), sans cesse jugés sur leurs (in)succès et leur carrière. Si le choix de « Suspiria » reste assez fallacieux (tant d’autres oeuvres posent plus explicitement ce problème politique), le paradoxe veut que cela fasse aussi l’intérêt de la proposition : car Capdevielle trahit violemment un film. Ce faisant, il rappelle un principe fondamental de l’oeuvre reproductible — qui fait toute la beauté du métier du bonimenteur : on pourra toujours lui faire dire ce qu’on veut.

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