Pierre Gondard

 

Tout dans la mise en scène de Tommy Milliot profite apparemment à la figure de Médée. D’abord le voyage en distance permis par le dispositif sonore avec le texte de Sénèque, qui suspend et multiplie sa signification en privilégiant des voix blanches et infra-tragiques aux colères passionnées. Feutrant la fureur, les micros permettent aussi de dialectiser la représentation, de confronter les récits qui diabolisent la criminelle à un corps énigmatique, dont le visage est souvent détourné, vaporisé, embrumé, sous-exposé grâce aux contre-jours. Aussi, Tommy Milliot réussit à faire de l’œuvre antique un véritable dispositif, où les mots entrent en rapport critique avec l’image et sont donnés à entendre comme des projections et non comme des récits édifiants et surplombants. Sans jamais signifier et conforter une relecture, le metteur en scène libère ainsi Médée de toute imagerie négative. C’est l’expérience esthétique, et non des signaux discursifs, qui conduit le spectateur à réhabiliter en son âme et conscience cette figure dont on perçoit ici la vengeance amorale et l’auto-justice très contemporaine face à un monde patriarcal en crise.

Saluons alors le principal mérite de Milliot : transformer constamment des intuitions dramaturgiques en opérations théâtrales. Il est toutefois dommage que ni terreur ni pitié n’adviennent de cette tragédie, aussi contemporaine soit-elle. Nous avons éprouvé un plaisir assez intellectuel face à ce spectacle qui, paradoxalement, souhaite faire de sa chambre grise de sons, d’embrasures lumineuses et de corps statiques un champ énergétique. Une expérience sensorielle encore inopérante en cette première marseillaise. La faute peut-être à des problèmes de sonorisation ce soir-là, et aux rapports encore trop formels entre les corps qui devraient s’intensifier peu à peu. Mais sans doute surtout au contraste entre une dramatisation audacieuse, anti-spectaculaire, et une boîte noire de jadis qui assène des effets et formate une expérience sensible trop esthétisante.

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