Trop de risques tue le risque

Danse "Delhi"
Par

© Simon Gosselin

Ivan Viripaev est peut-être le plus grand dramaturge vivant : chacun de ses textes provoque un choc émotif indélébile. Si on le connaît surtout en France par Galin Stoev, qui a monté bon nombre des pièces, ces dernières années, de plus en plus de metteurs en scène forent à leur tour le monde complexe de l’auteur russe. Il va sans dire que Viripaev est extrêmement dur à porter à la scène : outre sa langue qui, sous couvert de simplicité, masque un infini labyrinthe de répétitions et de subtilités, celui-ci déploie un théâtre de l’émotion brute qui sied parfois mal à la sobriété (d’aucuns dirons froideur) du théâtre public français. Dans ce cadre, « Danse “Delhi” » » est l’une des oeuvres les plus opaques du dramaturge : non seulement parce que la structure langagière est elle-même adossée à une structure temporelle complexe — 7 parties qui opèrent une forme de reboot et de variation à partir d’un même point de départ, qui donnent le sentiment que l’histoire avance de manière oblique —, mais elle n’est composée que d’émotions extrêmes vécues par des personnages en détresse face à une situation irrémissible, le deuil d’un proche. Autant dire que le choix de Gaëlle Hermant est extrêmement risqué : sans aucun doute, « Danse “Delhi” » est un défi à la hauteur de son sujet. 

Disons que la metteuse en scène le relève à moitié : elle livre un spectacle efficace, plutôt fin, qui respecte la richesse des enjeux dramaturgiques (et c’est déjà beaucoup !), mais elle oublie du coup de fournir un propos novateur sur l’oeuvre. Excellent compte-rendu, moins excitante mise en scène, pourrait-on dire : Gaëlle Hermant exhume avec brio la plupart des ramifications sémantiques du texte, mais elle peine à choisir un angle d’attaque dramaturgique ; comme quoi trop de risque tue parfois le risque. Certes, les émotions, plus ou moins bien retranscrites par les acteurs (excellente Manon Clavel), sont joliment amplifiées par une scénographie aux couleurs bariolées qui évitent le poncif glacial de l’hôpital, où se logent des interludes électroniques à l’objectif pathos assumé sans détour : on sent l’intelligence de l’artiste toujours au service du texte. Mais au regard de cette élégance visuelle et textuelle, n’aurait-on pas aimé voir plus en creux comment elle s’imbrique dans l’historicité de la pièce, qu’on connaît parfois déjà par le papier ou le plateau ? Peut-être est-ce trop attendre : à défaut de sublimation, Gaëlle Hermant aura réussi avec sagesse son geste de transposition.

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