Rhizome nippon

Gilles ou qu'est-ce qu'un samouraï ?
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Ecouter Deleuze faire des phrases est un plaisir en soi. Et une épiphanie pour Margaux Eskenazi, qui adapte la conférence donnée par le philosophe le 17 mars 1987 devant les étudiants de la Femis, dont la découverte par la metteuse en scène vient bouleverser le désœuvrement du confinement : alors que celle-ci subit une “crise de foi”, le catalyseur deleuzien l’amène à tricoter un fil analogique la reliant aux samouraïs du Japon médiéval, eux-mêmes en proie à un questionnement sur le sens (de leurs actes, de la création), eux-mêmes convoqués par Deleuze dans ses réflexions sur l’œuvre de Kurosawa (et de Dostoïevski).  Ce dialogue à trois avance au rythme des questions  deleuziennes sur, pêle-mêle, l’art comme résistance, les rapports du cinéma et du théâtre, l’information comme mot d’ordre. Le premier mérite de ce spectacle gracieux est sa fidélité sans effets de manches à Deleuze, tant à son propos – pas de tronçonnage en petites phrases mais des séquences choisies avec intelligence qui déploient patiemment sa pensée – qu’à son attitude de sympathique sorcier à voix grailleuse ayant l’air, par ses silences pensifs et malicieux, de vous attendre de l’autre côté de son concept. Celui-ci est interprété avec une justesse de funambule par le comédien Lazare Herson-Macarel, jouant habilement sur la ligne de crête de l’évocation, sans jamais tomber dans l’imitation. On se délecte à entendre, sans d’accessoires ajouts, les phrases du philosophe, mélange de complexité opaque et de nécessité mystérieuse (de mémoire : “Le vrai problème, c’est le rêve de l’autre.”) Déclinant la mise en abyme (ce que Deleuze ressent devant Kurosawa/ce qu’Eskenazi ressent devant Deleuze), la mise en scène fractale se déploie sur une scène bifrontale, où d’enveloppants effets sonores et lumineux nous plongent dans une flou élégant, ponctué d’interludes de sabres et d’évocations nippones (film, costules et matières), où le sens s’offre dans la liberté d’être saisi ou pas. Revendiqué “acte de résistance”, cette navigation rhizomatique convainc surtout par la douceur avec laquelle elle combine ses motifs hétérogènes.

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