La ballade des suspendus

En attendant Godot
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En attendant Godot

(c) Christophe Raynaud de Lage

Le symbolisme et l’abstraction poético-politico-philosophiques du théâtre beckettien lui confèrent une qualité d’impermanence et d’inactualité. Guère étonnant, dès lors, qu’« En attendant Godot » soit l’une des pièces du répertoire contemporain les plus jouées. Mais cette qualité est aussi une chausse-trape mortelle pour la dramaturgie : comment éviter la désincarnation ?

Le travail de Laurent Fréchuret ne se contente pas d’éviter ce piège. Amoureux de Beckett depuis plus de vingt ans, il comprend combien le point d’achoppement de son théâtre avec la réalité est celui du corps. Il fallait des comédiens ancrés dans la matière et une attention minutieuse aux détails : la trituration des chapeaux, la mastication des carottes ou le lorgnage de godasses (le mot ne renvoie-t-il pas à celui qu’on ne cesse d’attendre ?). Sans oublier le plus important, l’arbre aux pendus, frêle Yggdrasil, seul élément incontournable des didascalies de l’auteur (dont on sait qu’il a interdit qu’on s’en débarrasse), et que la scénographie cadre à sa juste dimension.

Car, dans « Godot » tout autant que dans « Oh les beaux jours », l’essentiel n’est pas seulement dans les éléments d’absurde déroulés sur le plateau. Il est dans l’invisible, dans l’attente, manifestée à travers le corps du spectateur lui-même : les deux heures du spectacle s’étirent en une temporalité singulière et nécessairement éprouvante. Le quatuor de comédiens (mention spéciale à David Houri, qui campe un Vladimir d’une justesse décisive) convertissent la répétition et la lenteur en doux balancement poétique.

Dès la première phrase du premier roman de Beckett (« Murphy », publié en 1938) apparaît l’obsession du « rien de nouveau » : « The sun shone, having no alternative, on the nothing new ». Dans un théâtre où « rien ne se passe », le défi du metteur en scène est d’habiter les creux. Donner à voir les immobilités et les réitérations. Cela suppose une maîtrise rythmique qui vienne superposer, sans heurt, sa propre cadence à celle de l’auteur : au théâtre des Halles, on confirme la réussite de cette opération. L’ontologie du ressassement, loin de paralyser le regard, permet de délivrer la parole tragique : celle de l’épuisement du réel, auquel correspond l’épuisement de l’espace scénique, des accessoires (limités à leur portion congrue) et des dialogues.

On l’aura compris, contrairement à d’autres adaptations récentes, on ne trouvera pas ici d’échappement trash, burlesque ou postcolonial… Fréchuret ne vise pas la réinvention à tous crins mais le recentrage de « Godot » sur ses origines, mettant brillamment en valeur, avec précision et fluidité, l’art du contrepoint tragicomique de Beckett. Le maître d’œuvre et ses comédiens laissent les mots résonner sans s’encombrer de scories conceptuelles, sans surjouer le symbolisme. Revers de la médaille : on pourra regretter un certain manque de prise de risque. Le respect quasi religieux à l’intention textuelle de Beckett, à ses didascalies, empêche peut-être l’envolée mystique…

« Mais à cet endroit, en ce moment, l’humanité, c’est nous… Profitons-en, avant qu’il soit trop tard », annonce Vladimir dans le second acte. Estimons-nous heureux, nous autre humains, d’être représentés par ces quatre comédiens-là.

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