Patrice Chéreau, une œuvre vivante au musée

Patrice Chéreau, un musée imaginaire
Par

Expo Chéreau

(c) Christophe Raynaud de Lage

La Collection Lambert rouvre en Avignon et consacre une sublime exposition au metteur en scène Patrice Chéreau, dont l’œuvre trouve des correspondances sensibles et éloquentes avec celles des plus grands artistes classiques et contemporains qu’il aimait.

La plus belle œuvre à contempler, c’est bien sûr celle de Chéreau, que l’on retraverse bouleversé au fil des salles où sont exposés des textes, des photos des spectacles et de ses acteurs, des maquettes des décors de Richard Peduzzi. Cette œuvre entamée au lycée Louis-le-Grand, où il montait sa première pièce, « L’Intervention », de Victor Hugo, en 1964, s’est par la suite accomplie sur les plus grands plateaux de tournage, de théâtre et d’opéra du monde. Elle est aussi le fruit d’un travail préparatoire minutieux et passionné, comme en témoigne un fonds d’archives personnelles d’une richesse inouïe légué à l’Imec regroupant des carnets manuscrits et surtout des images, des dessins, des croquis faits de sa propre main. Son père était peintre, sa mère illustratrice. Ses premiers spectacles, il les rêvait sur une page blanche avec de l’encre ou de la gouache. Il est donc tout naturel que les grands peintres et photographes l’aient inspiré et accompagné tout au long de sa carrière.

Le geste beau et fort d’Éric Mézil (directeur et commissaire) consiste à faire se rencontrer et dialoguer l’univers de Chéreau et les plus grandes signatures de l’art (Géricault, Delacroix, Twombly entre autres) pour tisser un tas de liens intuitifs, subjectifs, intellectuels et émotifs. À défaut de Böcklin, qui n’a peut-être pas pu quitter Berlin, ce sont les massives montagnes de Hodiener accrochées avec deux Kieffer qui réinventent les mythologies germaniques qui passionnaient Chéreau et l’avaient poussé à réaliser un « Ring » légendaire à Bayreuth.

L’abstraction épurée d’un Sugimoto dit le vertige du voyage de Peer Gynt en quête de lui-même. La puissance virile et érotique des torses noirs et musclés de Mapplethorpe évoque le désir d’Afrique dans l’œuvre de Koltès, et plus précisément deux visages masculins, l’un de peau blanche et l’autre de peau noire, en lesquels on croit reconnaître le dealer et le client de « Dans la solitude des champs de coton ». L’attraction et la désolation mêlées des corps crûment impudiques de Nan Goldin, la chair disloquée chez Bacon ou tortueuse chez Berlinde De Bruyckere rappellent combien la puissance expressive du corps était la matière première d’un art ô combien fauve, sensuel, organique chez Chéreau. Dans sa performance « Balkan Baroque », Marina Abramovic apparaît sur un amoncellement de dépouilles animales dans une robe blanche maculée de sang tel un double de la Reine Margot.

La simple étincelle d’une bougie peinte par Gerhard Richter rappelle la flamme vacillante que tenait Elektra à qui Chéreau refusait la mort. L’opéra de Strauss fut son dernier triomphe. L’émouvante délicatesse de deux jeunes hommes, amis, frères, amants, tête contre tête sur une banquette de TGV ou bien, juste à côté, une locomotive traversant la nuit sous une pancarte où est inscrit en lettres noires le mot « solitude » rappellent « Ceux qui m’aiment prendront le train ». Ceux qui aimaient Chéreau seront sans faute en Avignon.

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