Enfermer le ciel, tuer les croyances

Stigmata - Actions & Performances 1976-2016
Par

Lieven Herreman ©Angelos bvba ©Adagp, Paris 2016

Entomologiste illuminé des peines du vivant, Jan Fabre habite les mémoires comme un artiste volatil à la violence aussi sourde qu’insaisissable. Mais ça, c’était avant, car voilà que le musée d’Art contemporain de Lyon tente d’enfermer l’œuvre performative du guerrier des âmes. Reste alors une question : est-il possible d’enfermer le ciel ?

Dans l’ascenseur du musée, à côté du bouton « 2 » nous est faite cette promesse : « Bonheur ». L’exposition « Stigmata », consacrée à l’œuvre performative de Jan Fabre de 1976 à nos jours, est un étage au-dessus, au troisième. Et c’est bien normal, parce que Jan Fabre, c’est une œuvre déconnectée des mondes, où le bonheur n’existe pas plus que le malheur. Une œuvre tranchante régurgitée au visage de nos âmes errantes par un artiste traumatisé, persuadé que seuls « la beauté ou l’art peuvent nous guérir des blessures que nos guerres intérieures ont infligées à notre cœur ». Mais comment et pourquoi Thierry Raspail peut-il avoir accepté d’enfermer entre quatre murs cette œuvre qui depuis toujours flotte au-dessus du sol de nos déceptions ?

C’est la démarche même de présenter au cœur d’une institution les captations des œuvres performatives de l’artiste qui pose question. Sur un plan historique, c’est indéniablement fascinant. Avoir l’opportunité de voir aujourd’hui ce performeur d’hier, qui depuis toujours cogne contre les parois de son corps pour « honorer son conflit intérieur », est quelque chose d’indescriptible. Mais Jan Fabre lui-même n’a-t-il pas dit un jour qu’il ne voulait jamais rejouer ses actions, au risque de « détruire la logique essentielle de l’outil qu’est la performance » ? C’est pourtant ce qui est ici proposé. Enfermées dans ces écrans plasma, les vidéos des performances de Jan Fabre sont mortes, et avec elles tous les dieux qui habitent les ciels de nos cosmogonies personnelles. Sécularisée, la démarche possédée de l’artiste fou devient histoire en même temps que le geste réintègre les règles du marché de l’art. Autant dire qu’on assiste ici peut-être à la mort des idéaux du Jan Fabre qui débutait il y a quarante ans en s’exposant habillé de papier-journal et en écrivant avec des cendres de billets de banque. La mort ou plutôt le suicide, puisque lui-même a participé à l’organisation de l’exposition.

Et d’ailleurs, ça se voit. Car c’est peu dire qu’en dehors de l’affichage des performances la scénographie de l’exposition est remarquable d’intelligence. Au milieu des écrans semblent flotter des tables de verre, qui apparaissent comme une foultitude d’autels sur lesquels s’exposent en contre-plongée les amulettes du Dieu Jan Fabre, avant qu’elles soient volées par ce public cannibale, Howard Carter de l’art contemporain. Le visiteur hébété passe alors du statut d’amateur d’art à celui de profanateur d’une tombe sacrée qu’il savait pourtant très bien devoir ne pas ouvrir, comme si l’artiste avait conscience de la tristesse d’une telle exposition. Heureusement, au sortir du musée était proposée le jeudi 29 septembre une performance permettant de se rappeler la nécessaire vitalité du geste performatif. Ce soir-là au vélodrome du parc de la Tête-d’Or, un Raymond Poulidor en délire accueillait un Jan Fabre en costume sur un vélo, qui une heure durant tentera de ne pas battre le record du monde de l’heure établi par Eddy Merckx en 1972. C’est donc plusieurs centaines de personnes qui sont venues voir un homme échouer dans un stade. Échouer face à lui-même et au temps : face à la mort. Et cet instant était d’autant plus beau qu’au-dessus du stade flottaient ces caméras qui nous permettront un jour de revivre avec joie ce moment, alors qu’elles ne sont elles-mêmes rien d’autre que le symbole de notre plus grand échec collectif : notre incapacité d’accepter la fin.

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