Futur au conditionnel passé

Décris-ravage
Par

© Mario Cafiso

© Mario Cafiso

Adeline Rosenstein se trouve à la croisée de différents savoirs et héritages culturels. Les lieux où elle a vécu, étudié et travaillé – Genève, Jésusalem, Berlin, Buenos Aires, Bruxelles – concentrent les mêmes bouillons de culture qu’elle examine par le prisme de l’histoire des religions et de la sociologie. En regard de cette richesse universitaire s’articule sa formation au jeu et à la mise en scène (écoles Nissan Nativ et Ernst Busch), accompagnée d’expérimentations musicales. C’est dans ce foisonnant magma intellectuel et créatif qu’Adeline Rosenstein déploie une œuvre tout à fait singulière : « Décris-ravage ».

Il ne s’agit pas d’une pièce comme les autres. Le sous-titre affirme tout de suite la nature particulière de la performance. Ce « spectacle documentaire » se présente sous la forme de six épisodes à la manière d’une « traversée critique et historique », consacrée à la question des peuples juifs et arabes. Adeline Rosenstein s’interroge en effet sur les échanges entre Orient et Occident – sur le temps long et à l’échelle du monde –, pour mieux se concentrer sur l’espace réduit de la Terre sainte, « petit territoire peuplé aux enjeux imaginaires démesurés ».

La présentation des données historiques fait quelque peu écho à l’esprit du « Dessous des cartes »… sans les cartes. Pour « illustrer » son propos, Adeline Rosenstein n’a pas recours à un PowerPoint mais utilise de petites boulettes – mouchoirs blancs imbibés d’eau – qu’elle lance sur le mur ou encore essore. À travers ces gestes drôles, francs et a priori déconcertants se crée une merveilleuse complicité. Ces documents et mappemondes imaginaires permettent de ne pas rester happé par l’image, mais bien de se laisser porter par l’intense flot du texte. D’autant que le propos – qui concentre des millénaires d’histoire politique, culturelle et sociale – est constamment doublé d’un recul historiographique pointu.

Accompagnée de trois acolytes, Adeline rend abordables ces champs disciplinaires et leurs méthodologies de recherche, tout en conservant une exigence scientifique de haut niveau. Aucune sévérité n’accompagne son discours aux accents universitaires. Au contraire, sa démarche est profondément originale et rafraîchissante, et ce dans tous les sens du terme ; car l’équipe – aimable et jouant le jeu jusqu’au bout – vous offrira de quoi vous désaltérer durant cette conférence nocturne. La forme est absolument pertinente et souligne par sa vitalité un propos complexe. Pas facile, en effet, de renouveler l’approche de ces sujets maintes fois abordés, sous diverses formes et selon une pluralité de points de vue. Mais l’intelligence à l’œuvre dans « Décris-ravage » rend de manière ludique et pertinente la difficile question de l’avenir des peuples et des territoires en Terre sainte.

Promis, pas d’indigestion. Cependant, il faudra bien se laisser aller à la densité et au rythme très soutenu de la langue. Le quatuor réussit à faire respirer le texte en illustrant de manière symbolique et décalée les puissances étatiques, peuples ou personnages historiques cités. De petits moments d’histoire apparaissent et disparaissent aussitôt. Toujours avec simplicité et sincérité, Adeline Rosenstein met au jour et relativise les dynamiques géopolitiques qui se répètent à travers les époques et construisent non seulement le présent mais encore le futur des peuples. En ces temps troublés, on ne peut que préconiser cette divine plongée dans notre passé ; un beau voyage qui éclaire les conflits actuels et à venir.

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