Le cri du corps

Ottof
Par

(c) Margot-Valeur

(c) Margot-Valeur

Bouchra Ouizguen offre un espace d’expression libre et frénétique à quatre performeuses marocaines d’âge mûr, des femmes « chikhates » issues de la tradition populaire des Aïtas. Elles sont ouvrières et artistes, chanteuses-danseuses de cabaret ou animatrices de fêtes familiales, injustement marginalisées dans leur pays, dominé par les hommes. Depuis une dizaine d’années, la chorégraphe basée avec sa compagnie à Marrakech travaille un geste artistique audacieux, nourri de cette belle rencontre humaine. Sans avoir recours à aucun artifice, « Ottof » ne repose que sur les présences magnétiques et hyperboliques de ses irradiantes interprètes.

Au cours d’une longue introduction, dans une pénombre tenue mais sereine comme à l’orée du jour, elles apparaissent, l’une après l’autre, silencieusement, pour offrir la beauté pure et mystérieuse de leurs corps calfeutrés sous les lourdes étoffes de leurs habits traditionnels. Dans une quasi-immobilité, elles se livrent à d’infimes mouvements de bras étirés et levés vers le ciel qui évoquent la déploration et la prière, de très lentes torsions et rotations délicatement accompagnées des cordes grinçantes et dissonantes d’une composition musicale de Witold Lutoslawski.

Le temps étale et suspendu est soudainement interrompu par un cri brutal, puissamment sorti du plus profond de leurs entrailles dans un tremblement collectif ritualisé qui déconcerte et apparaît comme une saisissante fissure dans la représentation, qui passe d’un calme fascinant à une agitation vibrionnante.

Les femmes prennent l’attrait de furies ensorcelantes et désinhibées, se lancent dans une course folle, pressante et entêtante qui fait office de libération explosive et irrépressible. L’émulation dans laquelle elles entrent rappelle le mouvement d’une fourmilière, ce qu’indique le titre de la pièce, qui signifie « fourmi » en berbère.

Apparemment aride et éthérée, la pièce développe une étonnante physicalité et devient totalement organique et viscérale, jusqu’au vertige, au chaos. En se défaisant de leurs vains ornements, elles imposent sans complexe une féminité provocante et hypertrophiée. Les corps matures des interprètes, qui transpirent la vie rude et laborieuse qu’elles mènent, exhibent sans complexe des formes fatiguées mais généreuses et affichent dans une franche excentricité une radicale énergie vitale et sexuelle. Dans un acte sauvage et intensément vigoureux, elles prennent possession du plateau, sur lequel souffle un ouragan inattendu. Le regard noir et profond, le feu aux joues et aux fesses, elles rient, crient, piaillent, jouent, courent, se touchent et finissent par se déhancher dans une jubilation générale sur la chanson « My Baby Just Cares for Me », de Nina Simone, répétée en boucle. Avec un fort potentiel d’impertinence, elles exultent, quitte à forcer le trait avec des mimiques outrées jusqu’au clownesque, pour mieux envoyer valser les conventions et laisser s’échapper leurs désirs les plus enfouis dans un sentiment combatif et libertaire.

Elles donnent, osent et assument tout. La performance ne tient pas du concept formel ou intellectuellement surintentionné mais s’apparente à une revigorante exaltation. On y trouve autant la noblesse de la tragédie que le prosaïsme d’humeurs spontanées. Le geste est libre, cru, subversif, tellement humain et émancipateur, et traduit sans concession l’urgence de dire le besoin hurlant d’exister et d’aimer.

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