L’intime et le fracas

Je suis Fassbinder
Par

(c) Jean-Louis Fernandez

(c) Jean-Louis Fernandez

On y entre par l’intime et le fracas. Première création de Stanislas Nordey en tant que directeur du Théâtre national de Strasbourg, « Je suis Fassbinder » condense le meilleur du metteur en scène : son amour pour l’écriture au présent, un jeu adressé et une pensée en mouvement.

Le discours viscéral que les voix projettent concerne et implique aussi bien Rainer Fassbinder dans les années 1970 que les acteurs ici et maintenant. L’identification metteur en scène/figure tutélaire et éponyme se met progressivement en place dans une conversation mère (le toujours formidable Laurent Sauvage)-fils (Rainer donc mais aussi Stan, ou l’inverse) que l’on connaît tous, le dimanche autour de nos rôtis ou le matin au comptoir. Ça parle des réfugiés, des viols du nouvel an à Cologne, de l’islam. Beaucoup de clichés donc, mais la peur de l’autre et son cortège de resserrements mesquins semblent au travail depuis trop longtemps pour rester à l’ombre, en Allemagne comme en France.

Vous ne trouverez pas ici de réponse mais plutôt une exhortation à combler la « croyance manquante », à savoir la réelle utilité des actes. C’est peut-être en ça qu’on peut dire que ce spectacle est « engagé » – mot galvaudé qui semble ici prendre un sens plus concret. La récupération du tragiquement fameux « Je suis… » permet à notre Europe de s’exprimer, de se définir oscillant entre fierté et dégoût de cette entité monstre qui nous rassemble ; scène exutoire et cathartique nécessaire pour avancer, plus conscient, dans la chair de cette création.

Rien n’arrête le flot des mots, pas même l’invasion des images sur scène, ni les chansons portées par Thomas Gonzalez, qui va pourtant loin dans la démonstration. L’urgence de Falk Richter broie, son admiration pour l’antimodèle fascinant qu’est Fassbinder défriche une voie à l’expression. On assiste attentif au déploiement foutraque d’une pensée en cours d’élaboration. Un laboratoire où hypothèses et expériences se tentent en direct.

Car c’est une représentation à vif, saccadée comme des pulsations, sans cesse balancée entre la plongée fictionnelle dans l’univers de Fassbinder, les chaînes d’information et post-Facebook du présent et le métathéâtre : on reprend son texte comme en répétition, on jongle entre les prénoms des comédiens et ceux de leurs personnages, on incarne une époque et on interroge l’instant. Le risque alors de fustiger ses propres marqueurs sociaux n’est jamais loin, mais c’est avec une lucidité bienvenue que Stanislas Nordey se confronte à l’épaisseur du sujet : bien sûr qu’un metteur en scène est un dictateur démiurge et que le bobo urbain préfère cultiver ses légumes bios plutôt que d’aller voter. Nous voilà ensemble dans une même galère non excluante et sans leçon démagogique.

Falk Richter, Stanislas Nordey et l’engagement des acteurs définissent ainsi l’« actuel » comme leitmotiv, et il est finalement assez rare d’entendre sur un grand plateau de théâtre une parole aussi fraîche. Voilà une mission du théâtre public prise à bras-le-corps ; une création qui parle d’aujourd’hui avec les mots d’un auteur vivant. Cette intimité avec le présent génère dans le public un enthousiasme venu des tripes, un souffle de courage et d’espoir dans la possibilité du changement. On sort de ces deux heures à la fois conscient et confiant ; étrange sensation quand le théâtre instille au profond du cœur sa faculté à modifier le monde en s’attaquant frontalement aux cris du peuple.

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