Miraculeux black-out

Voyage à Tokyo
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Ce soir-là, mardi 8 novembre, au théâtre Paris-Villette, il s’est passé quelque chose de magique. Et ce n’est pas une formule pour commencer à dire du bien du beau spectacle de Dorian Rossel adapté du chef-d’œuvre de Yasujiro Ozu. Non, quelque chose de vraiment magique, littéralement, s’est produit. Quelque chose qui vient encore une fois confirmer que le théâtre est le grand art du vivant, qu’il est invincible et qu’il continuera à nous surprendre tant que des hommes décideront d’arrêter le temps quelques instants pour poser un regard sur le monde et sur eux-mêmes.

Le travail d’adaptation qu’ont effectué Dorian Rossel et son équipe de la compagnie STT est tout à fait brillant et ingénieux. Il parvient à transposer une dramaturgie du plan et du montage, propre au cinéma, vers un équivalent scénique. Rideaux, estrades, décors et petits accessoires viennent découper le plateau en vignettes minimales extrêmement claires et lisibles. Le metteur en scène entre en empathie avec Ozu dans sa manière de poser un cadre, sans jamais chercher à imiter le langage cinématographique. Guitare, batterie, saxophone rythment le récit, soulignant les tensions ou les apaisements, invitant les acteurs à chanter parfois. Tout cela est très agréable, parfaitement bien maîtrisé, un peu trop peut-être me dis-je en regardant les acteurs jouer leur partition avec application, se conformant à la retenue du corps qu’on prête volontiers à la culture japonaise. Il n’y a finalement que Yoshi Oïda qui semble échapper à cette mécanique imparable (oserais-je dire cette horlogerie suisse ?) et qui par la virtuosité qu’on lui connaît a l’air d’être à la fois étranger à ce qui se trame autour de lui et complètement présent, comme un chat, sauvage et imprévisible, longeant la corniche au-dessus du vide. Bref il ne se passe rien de vraiment inquiétant, et les dialogues simples, qui suffisent pourtant au cinéma, me laissent un peu sur ma faim puisque servis sur un plateau.

Et c’est là que le miracle se produit. Soudain tous les projecteurs s’éteignent. Une légère alarme sonne doucement derrière nous. Les acteurs se figent dans le noir et les techniciens courent dans tous les sens. On nous annonce un incident technique, le spectacle devrait reprendre dans quelques instants. Suspension générale dans la salle et sur scène, quand tout le reste s’agite autour. L’alarme persiste. Le temps file et la tension monte sous la pression des mauvais souvenirs de novembre. La lumière ne reviendra pas. C’est toute la Villette qui est privée d’électricité. Le directeur vient nous l’annoncer. Dorian Rossel l’accompagne. Il nous donne le choix : nous pouvons décider de rentrer chez nous ou d’achever de raconter l’histoire ensemble à la lueur des blocs de secours et des téléphones portables. La salle applaudit. Ces appareils qui si souvent gâchent notre plaisir vont, ce soir, sauver le rituel. C’est donc dans cette atmosphère feutrée, à la lumière blafarde des applications torches qui soudain font revire le temps du noir et blanc, que le spectacle reprend. Et parce qu’à présent tout est fragile, précaire et précieux, les acteurs, semblant reliés entre eux par des fils invisibles, gagnent en présence et en justesse et le drame prend une dimension vertigineuse. Cet « accident » crée une expérience commune qui ouvre une caisse de résonance formidable avec le message du récit de ces personnages en déclin confrontés à la brutalité de la mort. Le théâtre s’en ressent comme d’autant plus nécessaire pour nous aider à accepter cette fatalité. Nous buvons alors avec tendresse et émotion les derniers mots de Yoshi Oïda, formidable élan de vie qui nous pousse à continuer malgré les ténèbres qui s’abattent parfois sur nous : « Maintenant, je vais m’habituer. »

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