L’œil et la main

Joel Meyerowitz - Early Works
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Couple au manteau camel sur Street Steam, New York, 1975. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Howard Greenberg Gallery / Camel Coat Couple in Street Steam, New York City, 1975. Courtesy of the artist and Howard Greenberg Gallery.

Joel Meyerowitz est un danseur, un sorcier, un alchimiste. On ne sait qui, de son œil ou de sa main, est le plus rapide, mais de leur union jaillissent des œuvres saisissantes, drôles et poétiques, que l’exposition « Early Works » des Rencontres d’Arles nous invite à redécouvrir.

La quarantaine de clichés que compte l’exposition, des tirages d’époque issus des archives personnelles de l’artiste, offre une vue panoptique sur le talent en devenir du photographe – couleur, cadre, humour, autant de dimensions qui font aujourd’hui de Joel Meyerowitz l’un des maîtres de la photographie de rue aux côtés de William Eggleston et de Stephen Shore – et que l’on découvre déjà à l’œuvre dans ses clichés de jeunesse.

On mesure grâce à cette exposition toute la portée iconoclaste de son choix de la couleur à une période où le noir et blanc règne en maître sur la photo d’art et signe jusque dans l’inconscient collectif l’élégance d’une époque. Quelle surprise de découvrir, immortalisés par le Kodachrome du photographe, ces personnages des années 1960, pris sur le vif de la crudité chromique. La vie new-yorkaise n’en paraît que plus bouillonnante, la ville, en mouvement, sa réalité comme augmentée. « J’ai choisi la couleur car la vie est en couleurs », dira laconiquement le photographe pour expliquer son choix, à la fin des années 1960, de délaisser le noir et blanc.

Le talent de Meyerowitz est d’avoir su s’emparer du réel pour le transformer en compositions qui frappent l’œil et l’imagination. Comme ce cliché d’une jeune danseuse rousse, dont la silhouette verte un peu rigide se détache sur le mur orangé d’une boulangerie. Ces couleurs « provoquent une vibration psychique » chez le spectateur, éclairant d’un jour nouveau les mots de Kandinsky. De même que les clichés qui s’alignent sur le mur du fond de l’espace d’exposition forment des compositions contemplatives – devenues depuis des topoi de l’imaginaire visuel américain : maisons isolées auxquelles les mordorés bleus et roses de Meyerowitz confèrent une étrange sérénité.

Le cadre, dans ces compositions, délimite l’espace, dilate le temps, arrête le champ des possibles. C’est lui qui capture l’éphémère, fixe le sens et qualifie l’instant de « décisif ». Comme dans ce très beau cliché où un couple, vêtu de manteaux en poil de chameau, traverse un nuage de vapeur à New York. Joel Meyerowitz glisse derrière cet homme et cette femme sur le trottoir et unit, d’un geste, leurs ombres à deux silhouettes anonymes, découvertes au hasard.

Union de l’œil et de la main, l’œuvre de Joel Meyerowitz arrête, chez son spectateur, et le geste et l’œil, pour finir son mouvement en suspens, entre la tête et le cœur.

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