Plaisir pour tous !

Depuis l'aube (ode au clitoris)
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Sur le plateau du 11 Gilgamesh Belleville, Pauline Ribat et ses deux complices réchauffent nos bas-ventres et élèvent nos consciences en nous proposant un tour d’horizon des problématiques liées au plaisir sexuel. Ici, les acteurs n’incarnent pas un personnage en continu mais parlent en leur nom, en ayant tout le loisir de représenter ce qu’ils veulent, passant d’un jeu à l’autre au gré des exigences de la dramaturgie. Une dramaturgie qui s’articule entre le récit personnel de l’auteure et d’autres matières qu’elle convoque (témoignages, études, lectures, informations, Histoire…) et qu’elle traite pour partager avec nous comme un état des lieux de la sexualité mais pour aussi dessiner des pistes de réflexion et d’action pour aller vers plus d’harmonie entre les hommes et les femmes. Ainsi, cette belle liberté scénique, affranchie de tous les codes, conventions, contraintes du drame, permet au spectateur de travailler à sa propre émancipation.

L’auteure installe une ambiance très conviviale avec le public. Paradoxe de se sentir à la fois « entre nous » à 200 dans la salle et que l’on peut tout se dire. Comme lors d’une agora intime, elle n’hésite pas à nous interroger sur nos propres pratiques, et sentir la parole qui se libère doucement, préservant la pudeur, est une sensation bien agréable. Jouissive aussi, cette scène où les origines et les significations des jurons sont révélées dans un plaisir transgressif. Puis, l’air de rien, on s’amuse à représenter leur usage au cours du coït, le fameux « dirty talk » dans un jeu d’analogie et d’inversion des rôles. Tout dégénère. La violence fait son entrée sur le plateau comme si elle venait d’enfoncer la porte. Ribat révèle le « deux poids deux mesures » de la relation amoureuse, et par là même, les mécanismes de domination masculine ancrés dans nos esprits. C’est là où le spectacle puise sa force : dans un jeu de montagne russe, qui varie du plus trivial au plus profond, du plus léger au plus tragique, la pièce donne à voir l’évidence de l’absurdité de situations telles que l’interrogatoire que fait subir le flic à la victime venue porter plainte pour violences sexuelles ou les injonctions à la perfection dans la plastique des organes génitaux véhiculées par les magazines et les publicités. La musique entraîne le corps et la voix dans une dimension supérieure, là où se dit ce que les mots ne suffisent plus à exprimer, dans un espace scénique à géométrie variable, capable de fondre en larmes autant que nous quand le reflet de l’autre se lit dans notre propre miroir.

À ces paradoxes, Ribat propose de répondre par la pédagogie, arme de destruction massive contre le tabou, le principal moteur de la violence. « Il faudrait dire à ces hommes… » Oui, mais l’outil le plus puissant à mon sens est bien celui du plateau. Représenter l’outrage que signifie une main aux fesses dans le métro ou un sifflement dans la rue agit en nous par identification de façon hyper efficace. C’est un vaccin sans rappel pour les hommes. C’est un baume d’apaisement et un shoot de solidarité pure pour les femmes. « Depuis l’aube » est un chant d’amour. Un appel à écouter son corps et le corps de l’autre avec la même acuité, la même bienveillance.

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