On avait laissé le jeune protagoniste de « J’ai trop peur » à la porte du collège le jour de son entrée en sixième. On avait traversé avec lui les angoisses de l’été qui précède le début des études secondaires et les légendes qui entourent la vie collégienne. Premier rituel de passage ici : la répartition en classe. Quel numéro va sortir du chapeau magique ? Évidemment pour le bon déroulement de la fable et le plaisir du spectateur, notre héros se retrouve isolé de ses camarades de CM2, à la merci des injonctions à la bonne réputation, des effets de groupes, du pouvoir social de l’alpha dominant populaire sur le reste du cheptel mais aussi des balbutiements de l’amour. Les élections des délégués, les petits mots chiffonnés balancés à l’autre bout de la classe, la quête d’un téléphone portable ou encore l’écoute conjointe du dernier tube à la mode, assis à côté d’une fille avec chacun un écouteur dans une oreille, telles sont les épreuves infranchissables qui attendent notre héros et qui résonnent comme autant de morceaux de bravoure à l’échelle de ses douze ans.

Comme dans le spectacle précédent, la scénographie est simple: un praticable amovible, des éléments de costumes pour qualifier d’un regard les personnages distribués entre les trois interprètes. Distribution rotative d’ailleurs, car à chaque représentation celles-ci incarnent à tour de rôle le protagoniste, trois camarades de classe ou l’adorable petite sœur à la voix raccourcie à l’hélium. Rien n’est superflu. Car c’est bien l’action dramatique qui est ici au centre. « J’ai trop d’amis » est une leçon de théâtre, la dramaturgie en est exemplaire. Chevauchant le « bel animal » aristotélicien, nous arpentons le chemin émotionnel de cet adolescent, anticipant chaque péripétie avec délice pour finalement toujours nous faire surprendre. Il faut dire que les différents codes de jeu (récit, chanson, clown…) sont toujours utilisés avec pertinence par rapport au drame et parfaitement maîtrisés par les actrices. Il en est de même pour le travail sur le corps et sur la langue. Chaque réplique fait mouche avec une précision de sniper : le rire éclate ou le cœur se serre.

Il faut dire que si cela fonctionne, ce n’est pas uniquement grâce à une virtuosité technique d’écriture et d’interprétation. C’est aussi une question de maîtrise de fond. David Lescot a déjà exploré avec justesse les paysages de la condition juvénile. De la « Commission Centrale de l’Enfance » aux « Jeunes », il entre en empathie avec ses personnages. Le protagoniste pense vraiment qu’il va mourir s’il ne trouve pas comment se sortir d’affaires, et ses stances ne sont pas moins dignes de notre identification que celles d’Hamlet, Rodrigue ou Lorenzaccio. C’est finalement en faisant appel aux bons adjuvants, ceux dont l’aide paraît la moins évidente, et en restant le plus loyal à soi-même que notre jeune héros trouvera sa place dans son petit cosmos. C’est une pièce sur la sincérité qui propose une réponse solaire à la question universelle : comment traverser l’adolescence quand, à part les adolescents, tout le monde veut être adolescent ?

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