Information sans chair n’est que ruine de l’âme

Conférence des absents
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Comment réunir des conférenciers du monde entier dans une même salle pour parler des enjeux climatiques sans que ces intervenants ne doivent prendre un avion ? Il y a bien entendu l’idée désormais classique depuis la pandémie de la vidéoconférence. Dans “Conférence des absents”, ce sont de vrais avatars.

Le collectif Rimini Protokoll tourne leurs spectacles ainsi dans le monde entier en évitant à de vilains acteurs de souiller la planète au cours de leurs déplacements. L’idée fait son chemin dans notre monde pollué par les hommes. Le chorégraphe Jérôme Bel, par exemple, ne se déplace plus en avion. Ses spectacles ne tournent plus physiquement. Ils sont repris au mouvement près par des acteurs-danseurs locaux choisis et dirigés à distance. Dans “Conférence des absents”, les experts sont remplacés par des bonnes âmes du public qui ont accepté (des acteurs privés de scène ? Un mari soucieux de montrer ses qualités à sa femme ?) de lire les textes laissés dans de grosses enveloppes blanches remises comme un talisman par des techniciens vêtus de noir. Bref, des pauvres gens comme vous et moi nous lisent des conférences ; en somme, le théâtre est réduit à des informations mal lues. Parfois, ils essaient de jouer les didascalies et c’est encore plus assommant, car ils mettent le ton comme on le faisait à l’école primaire. Le public italien est sympa (ce sont des Français de bonne humeur) : il applaudit, tape des pieds, ou danse quelques secondes sans y croire alors que l’image du lecteur-conférencier amateur est reprise en vidéo au milieu d’un décor anodin de léger mauvais goût, canapé et plante verte, tapis aux couleurs de l’Italie et pupitre pour la parole amplifiée. Pas d’émission de CO2, pas de problème technique sur Zoom, mais on est sidéré par tant d’ennui.

On avait été plutôt séduits par les dispositifs documentaires et immersifs du collectif suisse (“Nachlass” par exemple), mais ce mortel ennui au service d’une idée (ne plus prendre l’avion), s’apparente à la mort du théâtre. Le public manipulé par la voix préenregistrée qui dirige le spectacle d’une main de fer est bien docile d’accepter de participer à ce jeu douteux au service d’une idéologie froide, technique et branchée, qui mériterait un débat plus sérieux. Une idée sur le papier ne fait pas un spectacle. On arrive tous au bord d’un précipice avec ces « idées » qui peuvent se résumer en deux phrases dans un pitch. Pourquoi ne pas limiter des déplacements inutiles ? Certes. Pourquoi ne pas proposer du théâtre sans acteur ? Certes. Nous avions même vu à la Chartreuse à Avignon une pièce magnifique sans acteur (“Walden” de Peyret). Mais là, il n’y a rien que nous pourrions sauver. Pendant le spectacle, on a même l’envie saugrenue de prendre un avion et de partir à l’autre bout du monde pour voir les derniers humains qui n’essaient pas de penser pour nous et nous regardent dans les yeux. Si Beckett avait été là, il aurait peut-être murmuré : « On n’est pas là pour s’échanger des informations. Nous sommes cons, mais pas à ce point-là. »

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