Tarkovski souhaitait faire avec « Solaris » un film de science fiction anti-spectaculaire, un voyage vers l’inconnu du cosmos et de la matière à échelle humaine. Pascal Kirsch déploie au contraire, aidé par Sallahdyn Khatir (ancien scénographe de Régy) une constellation d’effets peu maîtrisés en ce soir de première (dans le mariage du son et de l’image essentiellement), qui coupent par-delà leur faille technique le spectateur de l’aventure intérieure que cette science-fiction théâtrale au pari louable et audacieux aurait pu lui offrir.

C’est d’abord par un goût trop prononcé pour l’effet que Kirsch ne parvient pas à articuler son adaptation textuelle avec une dramaturgie spatiale. Lorsque Kris Kelvin (Vincent Guédon) apparaît en cosmonaute sur cette planète et qu’un noir interrompt brutalement cette avancée pour laisser place à une autre scène, on a le sentiment (et cela se produira à de nombreuses reprises dans le spectacle), que l’image scénique se complet dans une logique visuelle. Comme si la scénographie, toujours métamorphosée dans chaque scène par des lumières différentes, s’appliquait toujours à démontrer ses nombreuses potentialités spectaculaires avant d’être provoquée par l’action. Au lieu d’exister comme un champ de forces créateur de déséquilibre (le sol en parpaing y parvient pour sa part), elle est privée de son magnétisme tant elle s’impose comme une attraction envahissante. Aux entrevisions du fameux océan organique qui auraient pu hanter notre œil, Kirsch préfère les gobos de projecteurs motorisés ou des lasers kitsch qui rapetissent les images impossibles dépliées par la parole des comédien-ne-s.

Parole qui ne trouve pas alors sa juste place suggestive dans ce spectacle qui éloigne souvent les interprètes des spectateurs, alors que le metteur en scène misait précisément sur la « catharsis » provoquée par cette tragédie sentimentale. Seul Yann Boudaud (en string pour la première fois sur un plateau) semblait parfaitement à l’aise dans un emploi comique qu’on lui connaît depuis “Le Reste vous le connaissez par le cinéma” de Jeanneteau. Si Pascal Kirsch ne va pas jusqu’à trahir l’irreprésentabilité solaristique par des images définitives et offertes, il n’arrive pas à façonner un dispositif où les corps et l’espace entrent en vibration et creusent notre imaginaire. Contrairement à Kris Kelvin, nous ne laissons pas grand chose de nous-mêmes dans cette boîte noire quantique où le rêve et les souvenirs sont plus tenaces que le réel. Car la scène, à force de vouloir nous asséner une expérience sensorielle, apparaît comme une planète désuète, un océan mort qui capitule face au pouvoir cinématographique. Laissons à ce spectacle ambitieux, en orbite depuis novembre, le temps de trouver son rythme et sa politique, et gageons que les “miracles cruels“ qu’il nous promet auront bien lieu, pour d’autres regards enfin rendus à leur conquête mentale.

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